Vide au centre de “La plus secrète mémoire des hommes”

Vide au centre de “La plus secrète mémoire des hommes”
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Où notre chroniqueur lit, à sa manière un brin déroutante peut-être, le roman de Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, prix Goncourt 2021.

RESTEZ CHEZ VOUS

Je n’avais pas lu de roman gratiné d’un Goncourt depuis Les Bienveillantes de Jonathan Littell, il y a quinze ans déjà. J’avoue ne plus lire beaucoup de romans contemporains. On inscrit le mot roman sur à peu près n’importe quoi et c’est un mot qui n’a presque plus de sens. J’en lis vraiment très peu. Le peu que je lis, trié sur le volet, me plaît ; et cela ne va pas non plus : ils ont l’air d’avoir été écrit pour cela, me plaire. Et je n’aime pas beaucoup cela, qu’on veuille me plaire, cela me donne l’idée que le roman est une sorte de puceau vantard qui me flatte comme une vieille veuve riche dont il voudrait capter le patrimoine.

Je lis si peu de romans français contemporains que je devrais vous raconter d’abord comme La plus secrète mémoire des hommes est arrivé entre mes mains, mais je n’en ai aucune idée. Des gens, des gens qui lisent des romans d’aujourd’hui, ont dû me dire que c’était bien. Peut-être même très bien. Avis qui me servent ordinairement d’avertissement : N’y va pas, n’y va surtout pas. Vraiment, je ne sais plus (sinon que je l’ai acheté) et c’est sans importance. Et ce roman m’a plu. Pourtant, dix jours après l’avoir fini, je l’aime encore plutôt bien.

En fait de roman, il répond à tout ce qu’un lecteur d’aujourd’hui attend d’un roman. Et moi aussi, j’en ai tourné les pages à toute vitesse. Du moins, au début. J’ai beau me méfier comme de la peste des romans qui parlent savamment de littérature, et des auteurs qui voudraient tant en être, de la littérature, justement, que la brutalité du narrateur, son franc-parler, sa naïveté qui se croit subsumée, m’ont fait sourire. Ah, en voilà un qui est vraiment naïf, me suis-je dit, cette couche d’affirmations péremptoires, de références littéraires compilées et de cynisme au petit pied ne trompe personne, et en tout cas, pas moi. Le fait même qu’on aime beaucoup baiser dans ce roman a quelque chose d’un conformisme réjouissant et sincère ; il s’y dessine en creux des solitudes idiotes et qui sait ? ontologiques.

Ce jeune Sénégalais de Diégane Faye, avec sa culture littéraire européenne qu’on ne trouvera plus ici ailleurs que chez quelques ratés de la bourgeoisie bien éduquée, est très bien (je peux dire ça) et sa rencontre avec la magnifique ogresse littéraire Siga D. vaut vraiment le jus. C’est un moment aussi extraordinaire que le déclouage du Christ par lui-même, un peu plus loin dans le roman, tandis que Musimbwa, le meilleur ami de Faye, et une amie commune baisent à grands bruits dans la chambre à côté. Tout cela est fort spectaculaire et très bien fait pour plaire au lecteur lambda amateur même pas honteux de blockbusters américains que je suis, je le sais bien. Alors oui, je vous le dis, Mohamed Mbougar Sarr en son roman, donne à l’amateur de romans tout ce qu’il lui faut. Et il fait ça très bien. Voilà.

Mais il ne fait pas que cela, et c’est ce qui est le plus intéressant et qui m’a convaincu de ralentir mon passage au travers du roman. Sous prétexte de recherche de l’écrivain fantôme T.C. Elimane — auteur avant-guerre du Labyrinthe de l’inhumain et qualifié de « Rimbaud nègre » —, quête traversant l’histoire de la France et de ses colonies, notamment donc le Sénégal, de la seconde guerre mondiale à aujourd’hui, avec un fort crochet par l’Argentine, et se tissant de différents récits et temporalités savamment et efficacement entrelacés, le livre tout entier est une charge discrète, mais constante, contre l’idole littérature — laquelle, d’ailleurs, se sachant « en fin de vie » n’en demandait peut-être pas tant…

Cela commence de façon presque anodine par la considération de Stanislas, traducteur du polonais et colocataire du narrateur : « Je vais te donner un conseil : n’essaie jamais de dire de quoi parle un grand livre. Ou, si tu le fais, voici la seule réponse possible : rien. Un grand livre ne parle jamais que de rien, et pourtant, tout y est. »

Cela se poursuit en creux quand Diégane Faye, au premier quart du roman, entreprend de recopier le bouquin introuvable d’Elimane pour l’envoyer à Musimbwa qui retourne vivre au Congo ; et qu’il n’a pas même l’idée, le bougre, de faire un simple copier-coller à notre intention — le livre mystérieux n’est pas si gros, puisque sa saisie informatique prend quatre heures au narrateur. On voit évidemment quelle part de mystère aurait perdu le roman de notre auteur mystérieux des années 1930, dès lors exposé à la critique du lecteur d’aujourd’hui. Mais non, le « rien », là encore, est mieux.

Les diverses narrations enchâssées, avec leurs temporalités diverses, véritable prodige narratif, sont consacrées au mystère de T.C. Elimane lui-même, mais racontent aussi la vie de ceux qui l’ont aimé ou côtoyé — son éditeur juif Ellenstein que sa quête d’un Elimane disparu après son scandale littéraire mènera aux camps de la mort. Et le fait est qu’on en apprend davantage sur ceux qui en parlent, ou ont parlé, que sur l’homme recherché. Les hypothèses sur ce fantôme-là vont bon train. Peut-être même est-il, en plus d’un génie littéraire, à moins qu’il ne soit qu’un plagiaire de talent, un tueur en série ? L’enquête patine. Peut-être est-il « simplement » un voyant, un sage, un sorcier, comme l’est ou l’était, selon les moments de la narration, son oncle Ousseynou ? Quelque chose est là du « Rimbaud nègre », voyant, qui sait ? au sens que peut donner à ce mot chacune des deux cultures de T. C. Elimane.

L’enquête avance et les personnages du roman eux-mêmes sont peu à peu fantomisés : ils disparaissent, avalés par leurs récits, devenant leurs récits. Il faudra les événements tragiques de Dakar en mars 2021 et le suicide de Fatima Diop pour ramener brièvement le narrateur, qui vient d’arriver là, à l’action prosaïque. Même en Argentine, où les récits nous amènent à rencontrer les amis d’Elimane que sont, excusez du peu, Witold Gombrowicz et Ernesto Sábato, on en apprend bien peu, à une ou deux baises près. Et, audace majuscule de l’auteur, Sábato et Gombrowicz sont bien fantomisés aussi, à un point tel qu’il ne peut être innocent, et semblent n’avoir rien à dire d’intéressant ni sur Elimane ni sur la littérature. Le rien toujours, donc. Comment ? Il faudrait lire ces deux auteurs pour savoir ce qu’il y a dans leurs livres ? Horreur.

Du contenu du livre inachevé du mystérieux auteur dont on suit la trace des Pays-Bas au Sénégal et d’Argentine en France, et dont on apprend la généalogie — avec sa coupure forte, violente, entre ceux qui devront rester fidèles à la tradition sénégalaise et ceux qui devront aller à l’école des Blancs —, on n’apprend en définitive pas non plus grand-chose. Il me semble que le roman de Mohamed Mbougar Sarr est un second Labyrinthe de l’inhumain, un peu plus bénin d’apparence, de taille plus importante, et auquel on peut même confier un Goncourt, tant cette quête de la littérature serait belle, émouvante, je ne sais quoi. Mais j’y vois plutôt l’inverse : c’est aussi un roman de la fin souhaitée de la littérature, et de sa vanité — dans le sens que vous voudrez, et sans doute même dans les deux sens. Je ne sais pas ce qu’écrira ensuite l’auteur, ni s’il écrira (ce n’est pas obligatoire !), mais je préférerais que ce ne soit pas un roman (il ne fera pas deux fois celui-là) et tout lui est ouvert. Et pour ne pas dévoiler quoi que ce soit de la fin du roman au titre emprunté de Bolaño et demeuré lui aussi mystérieux, ni me livrer à des interprétations ethnologiques dont je suis bien incapable, je finirai sur une évocation d’un auteur absent (je crois bien) en disant que je sais gré à La plus secrète mémoire des hommes d’avoir contribué, même un peu, à me délivrer des livres et des Idées.

Pascal ADAM

 

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique, qu’il tient depuis janvier 2018. Un recueil choisi de ces chroniques paraîtra aux éditions Corlevour en 2022.



 

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