Toute personne est une culture ; celle porteuse d’un handicap ne fait pas exception. « Faire reconnaître que ce n’est pas parce qu’on est handicapé qu’on n’a pas accès à la création, à la culture, c’est aujourd’hui très important », insiste comme en écho la chercheuse Claire de Saint Martin. Rencontre.

Enseignante et maître de conférences en sciences de l’éducation et de la formation à l’université de Cergy-Pontoise, EMA, Claire de Saint Martin étudie notamment la manière dont les élèves de classe d’inclusion scolaire expriment la perception qu’ils ont de leur place dans l’institution scolaire en construisant des dispositifs de type socio-cliniques.

Elle interviendra le 3 décembre prochain au colloque organisé par le festival IMAGO, au théâtre 95 de Cergy, sur le thème : « Le handicap dans le processus de création artistique : enjeux esthétiques et politiques ».

Entretien.

Comment en êtes-vous arrivée à travailler sur les questions liées au handicap et aux personnes handicapées ?

Initialement, je suis institutrice. Après avoir travaillé très longtemps en maternelle, j’ai ensuite passé un diplôme pour pouvoir travailler en CLIS, ces classes pour l’inclusion scolaire qui accueillaient des enfants classés déficients intellectuels ou porteurs de troubles psychiques. J’ai fait une thèse sur ce que ces enfants avaient à dire de leur place dans l’école. Parallèlement, ma seconde vie est le théâtre : je fais beaucoup de théâtre amateur et travaille notamment avec l’ARIA, l’Association des rencontres internationales artistiques, située en Corse. Le jour de ma soutenance de thèse, après que je suis arrivée à la conclusion que l’inclusion ne pouvait pas se faire à l’école pour des raisons institutionnelles, un membre du jury m’a reproché de ne pas avoir fait de critique du concept d’inclusion ; je lui ai alors répondu que cela m’était impossible, puisque je n’avais justement pas vu d’inclusion. Cela m’a toutefois fait réfléchir. Je me suis dit que, pour étudier l’inclusion, il fallait aller dans un lieu inclusif, comme le théâtre peut l’être. Or l’ARIA est un lieu résolument inclusif, puisque tous les stages sont ouverts à tous, sans distinction. J’ai donc proposé à l’ARIA de mettre en place un stage associant formation théâtrale et recherche en inclusion, qui accueillerait explicitement des personnes en situation de handicap et des personnes dites valides.

Dans votre thèse, vous écrivez que le « seul rôle qu’on accorde aux handicapés mentaux [est] celui de présenter le négatif de l’individu, le miroir inversé de la société… ».

Une des erreurs fondamentales de tous les gens qui s’occupent de la question du handicap, c’est de considérer ces personnes à partir de leurs lacunes, de leurs défaillances ou de leurs besoins, mais jamais en regardant d’abord leurs potentialités. Dans ma thèse, appuyée sur mon expérience professionnelle, j’explique que ces enfants, avant d’être des personnes qui ne peuvent pas, sont des personnes qui peuvent. Tout simplement.

Vous avez évoqué la réalité inclusive du spectacle vivant à travers les stages de l’ARIA. Quelles potentialités décelez-vous dans le milieu artistique dont serait dépourvue l’école ?

Je vous répondrai en évoquant le théâtre, car il y a des spécificités propres à chaque art. Le théâtre, c’est d’abord une activité collective : même si on est tout seul sur scène, on ne peut rien faire sans les autres. Il y a aussi le fait qu’il n’y ait pas la notion de compétition. Ce n’est évidemment pas vrai partout ; je pense par exemple que dans le théâtre institutionnel, c’est moins le cas. Mais normalement, une proposition théâtrale met tout le monde au service d’une création. J’ai conscience de l’idéalisme de mon propos, qui ne prend pas forcément en compte les éventuels cabotinages, mais ce lieu propre qu’est le théâtre rend possible cette absence de compétition. Enfin, mon expérience professionnelle m’a montré que des enfants qui sont en très grande difficulté scolaire peuvent d’une part révéler, du fait de se mettre dans la peau d’un autre personnage, leurs potentialités, d’autre part changer la perception que les autres ont d’eux. Lorsque j’ai monté Pantin Pantine d’Allain Leprest, un opéra avec soixante enfants, j’ai demandé à ce que le rôle de narrateur soit tenu par une enfant de CM2 qui était considérée comme le nulle de l’école, à tel point que lorsque l’enseignante a proposé le redoublement aux parents, ces derniers ont répondu que ce n’était pas la peine, qu’elle était trop nulle et qu’un redoublement ne lui apporterait rien. Du fait qu’elle ait un rôle que beaucoup considéraient comme le rôle principal de la pièce, elle est sortie de l’école primaire, non pas avec l’étiquette « la plus nulle de l’école », mais avec celle « le premier rôle dans Pantin Pantine ». L’institutrice m’a appelée l’année suivante pour me dire que cette petite avait treize de moyenne en sixième et que tout se passait désormais très bien pour elle. J’y vois là un effet du théâtre. Je l’ai également vu avec les adultes à l’ARIA : au plateau, ce ne sont pas forcément les personnes qu’on attendrait en difficulté qui le sont le plus et qui réclament le plus d’attention.

N’est-il pas contradictoire de revendiquer l’inclusion, qui consisterait à mêler des personnes dites normales avec des personnes porteuses d’un handicap, et de participer dans le même temps à un colloque organisé dans le cadre du festival IMAGO, qui porte spécifiquement sur les rapports entre art et handicap, c’est-à-dire qui fabrique de nouveau un « à-côté » des festivals habituels ?

Vous avez raison, mais c’est précisément là, pour moi, la première contradiction de l’inclusion : elle contient en elle l’exclusion. L’antinomie de l’inclusion n’est pas l’exclusion, mais l’intégration. La contradiction fondamentale est celle-ci : inclure signifie forcément exclure d’autres. On le voit quand on parle d’inclusion sociale… C’est redondant, puisque l’inclusion est nécessairement sociale. Si on en parle néanmoins, c’est pour parler des personnes qui sont en situation de très grande précarité sociale, ce qui exclut de facto le champ du handicap. Donc oui, vous avez raison. Mais dans le même temps, il ne faut pas oublier qu’il y a un besoin : faire reconnaître que ce n’est pas parce qu’on est handicapé qu’on n’a pas accès à la création, à la culture, c’est aujourd’hui très important. Ce type d’événement est finalement intéressant pour éveiller le regard des autres.

Voyez-vous des évolutions récentes dans cet éveil du regard des autres, notamment dans le monde artistique, ou la situation vous semble-t-elle toujours figée ? J’ai pour ma part l’impression que le regard que l’on porte sur les personnes handicapées s’est beaucoup amélioré ces dernières années…

Plus ou moins… Ce que vous dites est vrai pour certaines catégories de personnes sur lesquelles on focalise. Il fut un temps où c’était les personnes trisomiques, qui sont – me semble-t-il – mieux acceptées et reconnues aujourd’hui. Depuis quelques années, l’attention se porte sur l’autisme… Sauf qu’à partir du moment où on porte la focale sur une certaine catégorie de personnes, on exclut les autres. À ce jeu sont perdants tous ceux qui n’entrent pas dans les cases définies.

Y aurait-il un manque de vision globale, politiquement ?

Non, je pense qu’il y a des efforts louables qui sont faits. La médiatisation de l’autisme a été très importante pour changer la perception des gens. Mais c’est vrai que ce n’est pas global au sens où cela se fait toujours au détriment de quelqu’un. C’est simplement que ce n’est pas facile, car il existe quantité de situation différentes : celle d’une personne en fauteuil roulant ne peut pas être la même que celle d’une personne classée déficiente intellectuelle. C’est une vraie difficulté : comment rendre compte de cette diversité ? Nous touchons ici la distinction entre différence et diversité : à partir du moment où l’on pense « différence », on se situe nécessairement sur le plan quantitatif du « plus ou moins », alors que si l’on pense « diversité » – tel est d’ailleurs l’apport majeur de l’inclusion quand elle est réalisée –, on pense d’abord aux sujets qui ont chacun des spécificités propres, ce qui n’empêche pas d’être dans le collectif.

Vous avez la charge de conclure le colloque, sans thème prédéfini. J’imagine que vous reprendrez des éléments qui auront été dits au cours de la journée… Y a-t-il toutefois un axe fort que vous souhaiteriez d’ores et déjà mettre en exergue ?

Oui, je pense qu’il y a une nécessité à voir le sujet plutôt que la caractéristique endogène… qui n’est pas forcément endogène d’ailleurs, parce que je soutiens – et je ne suis pas la seule – que le handicap est une construction sociale. L’an dernier, j’ai fait un stage avec quelqu’un qui mène des projets théâtraux accueillant des personnes en situation de handicap. On parlait en disant : « ils ». Ce « ils » englobant, je ne le comprends pas. Si on englobe tout le monde dans un même moule, on ne peut plus voir le sujet : on retombe sur la défaillance. Quel que soit le moment où il en est, tout être est éducable. Je me situe ici dans l’inspiration de Paulo Freire : tout être humain peut avant de ne pas pouvoir. C’est ce que je veux défendre.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

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Découvrir les autres volets de notre série en partenariat avec le festival IMAGO : Art & Handicap.

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Festival IMAGO 2020
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Photographie de Une :
Stage de l’ARIA, lecture de Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès

(Crédits : Claire de Saint-Martin)