Scapin est de ces rôles devenus mythiques pour porter (presque) à lui seul toute une pièce. Nombre de comédiens, parmi les plus grands, s’y sont frottés : Jacques Copeau, Jean-Louis Barrault, Robert Hirsch ou, plus récemment, Philippe Torreton. La comparaison entre ce dernier et Benjamin Lavernhe, qui interprète actuellement Scapin à la Comédie-Française, est inévitable pour qui a vu la précédente version – ce qui est mon cas, il y a très exactement vingt ans – tant les jeux de l’un et de l’autre s’opposent. Avec, à la tombée du rideau, une même joie.

Ce que Philippe Torreton développait tout en retenue, jusqu’à revêtir les traits d’un calculateur de sang-froid, Benjamin Lavernhe le tire vers la commedia dell’arte, retrouvant les origines d’une pièce qui s’inscrit dans la dramaturgie de Molière comme un écho à la personnalité du comédien italien Scaramouche – avec qui il partageait alors l’usage du théâtre du Palais-Royal.

Certains pourront y voir un affaiblissement de nuances propres à ce personnage : si nous perdons effectivement en férocité, y compris dans la drolatique scène de la bastonnade (une réussite, mais dont la férocité est plus physique que métaphysique), le ressort comique aura rarement été poussé aussi loin, par un Benjamin Lavernhe exceptionnel.

Du grand art comique et scénique

Benjamin Lavernhe déploie avec énergie et talent les facettes de son art comique, multipliant les mimiques et les voix autant discordantes que gondolantes. Le metteur en scène Denis Podalydès a préféré l’exubérance napolitaine à la subtilité du héros solitaire de Jean-Louis Benoit, en 1997. La pièce explose de tous côtés, suscitant évidemment le rire, mais également l’admiration devant la belle machinerie et les décors conçus par le scénographe et administrateur de la Comédie-Française Éric Ruf.

Les trois coups du brigadier coïncident avec la puissante corne de brume du navire qui ramène les deux pères burlesques, Argante (Gilles David) et Géronte (Didier Sandre), à Naples. Nous sommes dans le port, celui des filets et des cages rouillées, celui des grues et des palissades rougies par le temps, celui des maraudes et du brigandage quotidien.

Denis Podalydès proclame dans cette version des Fourberies de Scapin son amour des ficelles dramaturgiques et scéniques. Elles se concentrent d’ailleurs en une unique main ferme, celle de Scapin, qui manipule son petit monde, sur scène et au-delà – en ordonnant d’un claquement de doigts les changements de décor ou la fin du drame, en transformant le public en soldatesque, en troupeau de chevaux, en harde de chiens.

Une distribution en quête d’unité…

Seules les variations de jeu, d’un comédien à l’autre, provoquent quelques interrogations. Bakary Sangaré est un bon contrepoint à Benjamin Lavernhe en Silvestre, et l’on reconnaît en Gilles David et Didier Sandre d’incomparables vieux cons aux penchants ubuesques.

Mais pourquoi pousser Adeline d’Hermy à devenir une Zerbinette proche de la cagole méridionale et Julien Frison à interpréter un Octave d’une grimaçante pleutrerie, quand Pauline Clément (Hyacinte) et Léandre (Gaël Kamilindi) jouent avec une étonnante en retenue ? Est-ce provoqué par l’envahissante folie de l’impétueux Scapin ? Si aucun d’entre eux n’a à rougir de son talent artistique, reste que l’ensemble peine parfois à trouver son unité.

Ne boudons cependant pas notre plaisir : nous rions, beaucoup. La Comédie-Française nous a offert un beau moment de théâtre, fidèle à sa tradition de donner vie aux chefs-d’œuvre classiques du répertoire ; la « Maison Molière » tient, avec cette version des Fourberies de Scapin, la promesse d’un théâtre authentiquement populaire.

Pierre MONASTIER



DISTRIBUTION

Mise en scène : Denis Podalydès

Texte : Molière

Scénographie : Éric Ruf

Avec : Bakary Sangaré (Silvestre), Gilles David (Argante), Adeline d’Hermy (Zerbinette), Benjamin Lavernhe (Scapin), Claire de La Rüe du Can (Hyacinte), Didier Sandre (Géronte), Pauline Clément, Julien Frison (Octave), Gaël Kamilindi (Léandre), Maïka Louakairim (Carle), Aude Rouanet (Nérine).

Costumes : Christian Lacroix

Lumières : Stéphanie Daniel

Son : Bernard Valléry

Maquillages : Véronique Soulier-Nguyen

Collaboration artistique et chorégraphique : Leslie Menu

Assistanat à la mise en scène : Alison Hornus

Assistanat à la scénographie : Dominique Schmitt

Crédits des photographies : Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Informations pratiques
– Public : à partir de 8 ans
– Durée : 1h45 (sans entracte)



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Tournée

  • 20 septembre 2017 au 11 février 2018 : Comédie-Française (Paris)