Dans l’intimité de Vincent Van Gogh

Dans l’intimité de Vincent Van Gogh
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AVIGNON OFF – À travers quatre lettres choisies et dites dans leur continuité, se déploie la quête artistique, humaine et spirituelle de Vincent Van Gogh. Laurent Lafuma, seul en scène, nous restitue ce chemin hors du commun, avec sobriété et profondeur.

Dans la tradition du Madagascar, il existe une coutume funéraire appelée famadihana, qui vise à honorer les morts et obtenir en retour des faveurs ; les ossements sont exhumés, le linceul qui les recouvre est changé. Commence alors un temps de fête : le rituel sacré et les pratiques festives – danse, musique, chant, alcool – s’étreignent dans cette rencontre entre vivants et morts.

C’est à ce rituel que nous convie Laurent Lafuma, au moment de nous faire entendre les lettres de Vincent Van Gogh – quatre, pour être précis, parmi les près de neuf cents écrites par le peintre. La correspondance entre le cérémonial malgache, qui devient forme théâtrale, et les mots de l’artiste néerlandais, dont l’esprit est convoqué, pourrait sembler factice si elle n’était introduite si honnêtement, sans faux semblant, par le comédien. La résonnance est intérieure : elle est le fruit d’une double expérience humaine, un peu mystique.

Entre deux incantations, Laurent Lafuma partage avec nous deux lettres écrites par Vincent Van Gogh à son frère Théo, ainsi que deux autres destinées à son grand ami et peintre Émile Bernard (dans le cadre d’Avignon, deux lettres ont été légèrement réduites). De courts intermèdes entre les lettres donnent à entendre d’autres paroles, qui éclairent le psychisme du peintre, celle d’Antonin Artaud ou celle du psychiatre François-Joachim Beer.

La qualité de cette proposition tient essentiellement en deux points. D’une part, Laurent Lafuma ne ment pas, ne triche pas, assume pleinement une sobriété visuelle et verbale au service du propos et d’une forme de spiritualité. Nulle esbroufe ni cabotinage dans sa profération des lettres, nulle « mise en trop » (Michel Vinaver) comme on peut le voir dans bien des spectacles, et encore tout récemment dans le festival d’Avignon. Ce spectacle fut d’abord donné sous forme de lectures, un art que l’on considère souvent comme secondaire par rapport au théâtre, quand il devrait en être le terreau inépuisable. Le comédien n’a pas oublié d’où il vient, ni le metteur en scène Salomé Laloux-Bard.

D’autre part, l’intérêt de cette mélopée un peu mélancolique tient dans la profondeur des lettres retenues qui forment un voyage, une exploration de petites îles artistiques et spirituelles reliées entre elles par on ne sait quel mystère, par la force indicible d’une destinée hors du commun, celle d’un artiste qui était aussi un écrivain, celle d’un sensible qui était aussi un théologien, celle d’un amoureux des couleurs qui était aussi un amant du sens vital.

Si la distinction entre l’homme et l’artiste peine encore aujourd’hui à trouver son point d’équilibre, dès lors qu’il est question de crime et de désir « malfaisant », le débat devient plus épineux aussitôt que l’on évoque l’homme et l’artiste dans ses aspirations profondes, amoureuses, charnelles et spirituelles, « bienfaisantes ». Comment distinguer en Vincent Van Gogh le peintre du croyant ? Toutes ses lettres crient cette vérité presque inaudible qu’il ne saurait y avoir qu’une seule et même unité intime, en dépit des accès de fièvre enragés et des errances exaltées.

Laurent Lafuma ne s’y trompe pas, qui mange et recrache un bout de lettre avant chaque lecture, comme le prophète Ézéchiel mangea autrefois le rouleau, doux comme du miel, avant de parler à la maison d’Israël. L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui le fonde – celle de Dieu, pour qui le croit (c’est le cas de Van Gogh), celle de tout être, dès lors qu’elle trace en nous son sillon lumineux.

Manger la parole, c’est l’intégrer jusqu’aux tréfonds de nous ; c’est lui offrir un réceptacle où se déployer, où nous féconder ; c’est laisser infuser un esprit pour que notre humanité communie à une joie autre. Tel est l’héritage de Vincent Van Gogh en Laurent Lafuma qui prolonge sa parole, et en nous qui l’écoutons.

Pierre GELIN-MONASTIER

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Renseignements et tournée : Famadine Van Gogh

Spectacle vu au théâtre des Lila’s, à Avignon, en juillet 2022.
Le spectacle est à voir au théâtre des Lila’s (Avignon) du 7 au 26 juillet 2022 à 15h30
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Famadine Van Gogh (© Romane Bernard)

Famadine Van Gogh (© Romane Bernard)



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