Où notre chroniqueur exténué, pour séparer à la hache le théâtre d’il ne sait quel prétendu « spectacle vivant » et, partant, l’œuvre d’art du pseudo-journalisme courageusement engagé dans le décrochage de subventions mirifiques (ce pseudo étant une lâche et vile concession), vous propose une diagonale rapide du livre de l’historien Pierre Vidal-Naquet, Le miroir brisé.

Restez chez vous

« Ceux qui prennent des décisions dans la tragédie, souvent pour le pire, rarement pour le meilleur, ce sont les héros.
Que peut faire une cité comme Athènes de personnages comme Agamemnon, Ajax et Œdipe ? »

La mode, l’air du temps, le besoin légitime de reconnaissance, ou je ne sais quelle autre saloperie encore, voudrait que les « artistes » (et j’entends désormais par là : « personne possédant son ordinateur personnel ») donnassent leur opinion sur tout et n’importe quoi, de préférence n’importe comment (dans des formes innovantes, donc), en s’agitant sincèrement (la sincérité, c’est la vérité), ce qui revient la plupart du temps à gueuler des âneries (devant des gens qui étaient auparavant déjà en accord avec eux, les autres, ces imbéciles, étant, comme de juste, restés chez eux).

La manœuvre consiste essentiellement à : 1. faire comme si les gens ordinaires, ou censés l’être, qui viendront au spectacle, n’étaient informés de rien ; faire comme s’ils n’avaient pas accès à la bonne presse officielle ; 2. en déduire une supériorité morale et une mission d’information de la bonne parole consistant à mettre en stand-up, voire même en dialogues (le nombre d’auteurs dramatiques croyant que les dialogues font le théâtre est en augmentation constante et atteint certainement au moins les 82 %) les âneries qu’on a trouvées dans les journaux bien-pensants autorisés, puis à en bassiner les gens, « avec la bonne bande-son qui va bien », le soir, après leur journée de boulot, dans des salles de spectacle dit vivant, donc ; 3. se trouver drôle, en plus, supplément d’âme qui peut rapporter gros.

Les dossiers à rendre en amont de toute présentation ou représentation, et l’idée même, ignoble au fond, de projet, ont mis au pas tout le petit monde culturel — dossiers et projets qui ne sont au fond que des demandes d’autorisation aux autorités compétentes (Éducation nationale incluse) de faire ce que lesdites autorités auraient, mais alors vaguement, laissé entendre qu’il faudrait faire — qui pense que le théâtre est une question de thèmes, lesquels, au surplus, se trouvent toujours être d’actualité : la place des femmes dans le méchant monde patriarcal injuste, la place des minorités sexuelles, raciales ou racisées, genrées, l’égalité des sexes qui n’existent plus vraiment mais quand même, le réchauffement climatique, la crise migratoire, le remboursement des sex toys par la sécurité sociale, les méchants fâchistes que sont tous les gens en désaccord avec nous, le port du masque à pointe par temps de pandémie médiatique.

Car voyez-vous, il s’agit d’interroger le monde et nous, artistes (voir la définition plus haut), nous avons les moyens de le faire parler.

Raconter des histoires et laisser les gens y rêver ou en penser ce qu’ils veulent, et peut-être même trouver des ressemblances avec notre époque, c’est trop dangereux : ils risqueraient de ne pas conclure bien, c’est-à-dire comme il faut, c’est-à-dire comme nous.

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Dans Le Miroir brisé, petit livre passionnant, issu d’une conférence ultérieurement développée, le grand historien Pierre Vidal-Naquet ne cherche pas seulement à lire le théâtre grec antique à la lumière de la connaissance historique, il cherche également à comprendre la politique athénienne par le théâtre de ses tragiques – et du grand Aristophane.

Mais la tragédie athénienne est un miroir brisé.

« Il ne faut pas chercher à voir dans la tragédie un miroir de la cité ; ou, plus exactement, si l’on veut garder l’image d’un miroir, ce miroir est brisé et chaque éclat renvoie tout à la fois à telle ou telle réalité sociale et à toutes les autres, en mêlant étroitement les différents codes. »

Elle ne donne pas prise, ou bien peu, à ce que nous appelons la politique. Ses auteurs ne sauraient être dits « engagés ».

D’abord parce que peu d’événements contemporains sont représentés. Les histoires sont celles encore des épopées homériques, de la guerre de Troie, etc.

Sur les trente-trois drames athéniens, quatre seulement sont censés se dérouler partiellement ou totalement sur le sol attique, quatre autres concernent « le jugement d’un étranger (Oreste) ou l’accueil d’un groupe d’étrangers menacé par ses concitoyens et suppliant Athènes de le recevoir. »

« Si nous prenons l’ensemble du corpus, on constate qu’il n’est pas un seul drame où l’opposition entre Grecs et Barbares ou entres citoyens et étrangers ne joue pas un rôle significatif. J’ai demandé à un ordinateur si le mot xénos ou les mots de sa famille étaient présents ou absents dans le corpus tragique. La réponse a été qu’il était présent partout… sauf dans les Perses où, bien sûr, le mot barbaros est abondamment représenté. »

Le livre se conclut ainsi :

« Quand Napoléon rencontra Goethe, il lui dit, selon la tradition : “Aujourd’hui, Monsieur, la tragédie, c’est la politique.” Chez les Athéniens, c’était une affaire beaucoup plus compliquée. »

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Pas moyen donc, par leurs œuvres, de savoir ce que pensaient les tragiques de la politique démocratique de leur temps.

Voici pour Eschyle :

« Chacun est d’accord pour dire que le jugement final de l’Orestie, le jugement et l’acquittement d’Oreste, grâce à l’ultime intervention d’Athéna, font référence, en 458, à l’importante réforme d’Ephialte, en 462, qui mit un terme au rôle de l’Aréopage comme Conseil de gardiens des Lois, limitant ses fonctions à celles de Tribunal chargé des crimes de sang, tandis que la Boulè, tirée au sort, devenait, aux côtés de l’Ekklésia – l’assemblée populaire –, le seul organe délibératif ayant une fonction politique. Chacun admet aussi qu’il s’agissait d’une réforme profondément démocratique, qui suscita assez de troubles pour que son instigateur, Ephialte, soit assassiné l’année suivante, laissant ainsi la place de leader du parti démocratique à Périclès.

Cela dit, pouvons-nous passer de la lecture des Euménides à une information sur l’attitude personnelle d’Eschyle ? En d’autres termes, pouvons-nous deviner, grâce au texte des Euménides, comment Eschyle vota, s’il vota, lors de la session de l’Ekklésia qui entérina la réforme d’Ephialte ? Il est frappant de constater que les interprètes se divisent en deux camps. Les uns admettent qu’Eschyle est un partisan de la Réforme – tel est le cas, par exemple, de Paul Mazon ; les autres estiment au contraire qu’Eschyle était un laudator temporis acti, un partisan de la tradition. »

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Le cas de l’œuvre d’Euripide est un peu différent. La guerre du Péloponnèse la traverse de bout en bout, mais ne résout pas finalement la question de savoir ce qu’il en aurait précisément pensé.

Et par ailleurs, le point de savoir si Euripide aurait ou non soutenu, au tout début de la mythique guerre de Troie, la campagne du héros Agamemnon pour devenir le chef des Grecs est indifférente.

Mais ce que son frère Ménélas en dit dans Iphigénie à Aulis n’a pas pris une ride (et pour changer de livre un peu, je le cite dans la traduction de Jean et Mayotte Bollack, parue aux Éditions de Minuit en 1990) :

« Tu sais, quand tu te mettais en quatre pour commander aux Danaïdes contre Ilion.
Tu faisais comme si tu ne le désirais pas, alors que tu ne voulais que cela.
Comme tu étais humble ! Tu touchais la main de tout le monde,
Tu gardais ta porte ouverte pour quiconque en avait envie, dans le peuple,
Et tu t’offrais à la ronde, à chacun, qu’il voulût te parler ou non.
Par ta conduite, tu cherchais à acheter au peuple le titre que tu ambitionnais.
Et après, quand tu eus le commandement, tu as changé de conduite,
Pour tes amis d’avant, tu n’étais plus l’ami que tu étais,
Tu étais devenu inaccessible, et rare derrière ta porte. […]
« 

*

Quant à Sophocle, il est le seul des trois grands tragiques à avoir fait « ce que nous appellerions aujourd’hui une carrière politique. Élu stratège, il prit part aux côtés de Périclès à la répression de l’insurrection de Samos », voilà ce que dit de lui son contemporain Ion de Chios : « En matière politique, il n’était ni habile ni particulièrement pénétrant, il était comme un quelconque Athénien de qualité. »

Et Vidal-Naquet de conclure :

« Quelque chose de ce cursus passe-t-il dans son œuvre tragique ? À mon grand regret, je dois répondre que non, ou si peu. »

Et plus loin :

« Décidément, à quelque niveau qu’on se situe, la tragédie de Sophocle n’est pas la tragédie politique d’Athènes. Cette tragédie-là, c’est Thucydide qui l’a décrite, non Sophocle. Eschyle a dépeint la bataille de Salamine. Sa description, antérieure de plusieurs décennies à celle d’Hérodote, reste notre source historique principale, même si Eschyle n’a pas composé sa narration à notre intention, mais à celle des spectateurs de 472. Euripide reporter et auteur tragique a multiplié les allusions, même si on lui en a prêté trop et si la distanciation ne lui était pas étrangère. Il y a chez Sophocle une hauteur de ton qui rend pratiquement impossible toute interprétation actualisante. »

Rendons grâce à Sophocle, quelque stratège qu’il ait été pour Athènes, de n’avoir point eu l’idée de porter à la scène ses considérations par ailleurs légitimes (comme il faut absolument dire aujourd’hui) sur la vie politique athénienne.

*

Exactement comme on isole l’agent actif que l’on recherchait depuis très longtemps, cette idée de « hauteur de ton qui rend pratiquement impossible toute interprétation actualisante » me semble mériter un paragraphe entier à elle seul : c’est fait. Dans la chronique précédente, nous avons vu Vilar « reprocher » aux dramaturges de son temps de se priver des armes du poète : le rythme et le verbe ; notre époque les voit se priver au surplus du fait pourtant si simplement humain de raconter une histoire. L’affirmation péremptoire de son opinion, la digression interminable sur un thème à la mode n’ont rien à voir avec « la hauteur de ton » isolée par Vidal-Naquet, ni avec ce « passage à la limite » qui fait la tragédie.

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Si les deux interprétations, la « résistante » et la « pro-allemande », de l’Antigone de Jean Anouilh — que Vidal-Naquet a vu représentée à la création en février 1944 — sont possibles, c’est « parce que Jean Anouilh est un authentique homme de théâtre ».

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Le théâtre n’est sans doute pas la chose gentillette pour laquelle l’époque a intérêt à le faire passer, où un bourgeois quelconque, avec ordinateur, CERFA et diplôme d’école de théâtre, vient psittaciser la vilaine prose de journalistes « google is my friend ».

J’ai conservé pour la fin ces quelques phrases, celles sans doute qui m’ont le plus marqué :

« Oserais-je le dire ? Ce qui à mes yeux fait écho à la tragédie athénienne, n’est pas telle ou telle pièce de théâtre, mais bien cette série de représentations politiques à l’usage des masses que furent les procès de Moscou dans les années 1936-1938 ou de Budapest, Sofia et Prague, sans oublier Tirana, à la fin des années 40 et au début des années 50.

La différence est évidente. Ces procès se terminent par une balle dans la nuque ou une corde autour du cou. Mais où est la ressemblance ? Il s’agit de grands personnages de l’État que l’on montre au peuple et que l’on brise. La dimension théâtrale est manifeste. Chaque acteur, accusé, procureur, président, avocat, joue un rôle qu’il a appris par cœur au cours des semaines ou des mois qui précèdent. Si un acteur s’écarte de son texte, comme cela arriva à Sofia au procès de T. Kostov, c’est toute la représentation qui est mise en question. Quand le rideau tombe, le héros est bon pour la mort. Sommes-nous vraiment si loin de la tragédie athénienne ou de celle de Shakespeare ?« 

Le retour du lynchage pourrait bien être la variante de ce début de siècle.

Pascal ADAM

Pierre Vidal-Naquet, Le Miroir brisé, Les Belles Lettres, 2002, 9 €

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.