Où notre étourdi chroniqueur, se prenant tout seul les pieds dans le tapis de ses propres références, finit par tresser des lauriers aux gens qu’il avait commencé par vilipender.

Restez chez vous
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J’aime bien ce moment de la vie. La petite épidémie reflue à grands pas, les démocrates de la lutte contre la haine ont mis en place leur loi liberticide malgré le silence du milieu culturel, des troubles sociaux plus ou moins graves, importés de l’avant-garde de la décadence, se profilent généreusement, les ministres font des concours de chaises percées et nos amis les artistes ont des problèmes de sous, tout va bien. Les journalistes continuent de parler sans interruption, mais on peut les faire taire d’un clic. Ta gueule.

*

Autant en emporte le vent est un vers de François Villon, dans sa « Ballade en Vieil langage françoy » :

Princes à mort sont destinez,
Et tous autres qui sont vivans :
S’ilz en sont courciez n’ataynez,
Autant en emporte ly vens.

(En français moche : Les princes sont destinés à la mort / Et aussi tous ceux qui vivent : / Qu’ils s’en affligent ou s’en irritent, / Autant en emporte le vent.)

*

Dans une courte note à la fin des Solitudes de Gongora, paru à La Dogana en 1984, le traducteur Philippe Jacottet cite un article paru dans la NRF dix ans plus tôt, dans lequel il écrivait :

« On ne doit pas se laisser égarer par l’affabulation outrageusement conventionnelle des Solitudes ; l’inintéressante histoire de cet « amoureux dédaigné, outre qu’absent » n’est qu’un cadre à l’intérieur duquel peut déferler toute la richesse du monde : prés, plages et forêts ; agneaux, lions, serpents et faucons ; océans et promontoires ; toutes les espèces d’eaux, de feux et de lumières ; astres et vents ; comme, aussi bien, tous les travaux et les plaisirs des hommes, de la plus petite chose qu’il prend dans sa main pour la manger, huître ou noix, aux plus vastes espaces qu’il aborde et jalonne. »

Une affabulation outrageusement conventionnelle, une inintéressante histoire : le bonheur.

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Un ami qui fait ce qu’on appelle de la mise en scène me demande, dans une discussion-vidéo entre rebelles pépouzes, si que j’aurais pas idée d’une chose quelconque dans l’air du temps qu’il pourrait bien dénoncer, ou d’une question d’actu trash qu’il pourrait bien interroger (si, si, ça se fait, d’interroger des questions) ; et que ça urge niveau pognon, ses autres projets étant tombés à l’eau. Je lui dis qu’on s’en fout du thème, qu’il n’a qu’à en choper un au pif parmi les trois qui tournent en boucle ces derniers temps dans les petits papiers, qu’il s’agit, en plus d’interroger je ne sais pas quoi avec des questions de merde, de claquer un dossier qui pète bien avec, pêle-mêle, les mots « racisme », « patriarcal », « néosuperféminisme », « systémique », « décolonial », …

Plus ‘facho », s’il veut carrément faire genre style pamphlétaire, guerrier de la sociale justice.

Attention, les pseudo-substantifs « citoyen » et « vivre.e- ensemble.e », éléments de langage du monde d’avant le monde d’après, ont pris un vrai coup de vieux, et sont sur le point de basculer dans le camp réactionnaire. L’heure est au séparatisme, à la communauté, l’Intersectionna-a-a-a-le sera le Genrumain.e, l’heure est aux communautés communiquantes, niquantes ou non, aux différences toutes pareilles sauf certaines que c’est trop la haine, à mort la haine. Il faut que ça starteupe grave dans l’animation idéologogole, BAFA-Normale Sup même combat (pardon, pardon, amis du BAFA).

Si, chargée de tous ces mots merveilleux qui sont à l’art ce qu’un cairn pseudo-breton est à la Vénus de Milo, la demi-page de texte de ton dossier de prod ne veut rien dire, elle gagne en profondeur. Si en plus, tu as sous le coude un jeune auteur, ou mieux, une jeune autrice dont personne n’a jamais entendu parler et que tu peux mettre ainsi en avant en payant son soliloque convenu à coups de miettes, ça marque des points ; si elle n’y connaît rien, tant mieux, sauf si elle sort de la section écriture dramatique d’une grande école à doxa garantie ; si elle n’est pas européenne, c’est mieux, sauf bien sûr si elle appartient à une minorité communautairement médiatisée et qu’elle s’en revendique en déboulonnant un machin ou un autre.

Plus sérieusement, l’agencement de ce pêle-mêle est peut-être le dernier art qu’il nous demeure, à nous, les zombies du spectacle dit vivant : une rébellion outrageusement conventionnelle, un inintéressant projet.

Le placet qui suce bien, débouchant sur le vide oui, mais pognonisé. Home, sweet home. La tradition courtisane et sa tisane.

*

Comme je suis fort mécontent du précédent paragraphe, où je suis allé très fort donner dans mon travers (le méchant dénigrement de mes gentils contemporains), je me console en feuilletant un des plus grands livres de critique écrit au siècle précédent :

« Une moralité de décor, une vertu feinte sont odieuses. Au contraire, la beauté feinte reste si bien la beauté qu’il faudrait presque se défendre d’employer semblable expression ou qu’il conviendrait de précisément de la réserver aux beautés que l’art produit, qui, n’étant pas naturelles, sont les seules qu’on puisse dire feintes et qui, en revanche, le sont toutes.

Pourvu qu’il dispose d’assez d’imagination et qu’il fasse preuve d’assez de talent, rien n’interdit qu’un amuseur à gages, sans foi ni loi, ne parvienne, au moyen de l’art, à plus de pathétique et de profondeur, de grâce et de vérité même, qu’un cœur juste et sincère qui ne saura pas si bien user d’artifice. Sans compter que la sincérité rend souvent maladroit. Telle est la grande imposture de l’art ou, si l’on veut, son privilège essentiel. »

Me voilà rudement puni de ma propre moraline à la graisse de pangolin par le merveilleux Babel de Roger Caillois, publié chez Gallimard en 1948.

Lequel enfonçait le clou à la page précédente :

« On a rarement poursuivi un poète pour avoir employé le vers blanc ou le décasyllabe. En fait, il n’y a pas de martyrs de la littérature. L’État, si tyrannique qu’on l’imagine, n’est jamais aussi gêné par le beau style qu’il peut l’être par une bonne pensée. […] Chaque fois qu’une œuvre lui déplaît, c’est par son contenu. »

Quant aux artistes :

« Il leur suffit d’éviter les sujets dangereux et les maximes interdites. Personne ne songe à les persécuter s’ils demeurent purement artistes : la plupart du temps, on ne leur demande que cela.

Qu’ils traitent au besoin les thèmes qui plaisent aux maîtres, je suis sûr qu’ils n’offrent pas une moindre matière d’art que ceux contre lesquels on les prévient. Je ne vois rien dans la recherche de la beauté qui pousse nécessairement à la rébellion. Les poètes de cour, de Pindare à Virgile, de Ronsard à Racine, tous se montrent souvent les plus artistes, et de l’aveu de beaucoup, les plus poètes. Ils n’en reçoivent pas moins honneurs et pensions. Valets galonnés, habillés de pourpre et d’or, ils composent dans les palais, à l’ombre des puissants, de délicats chefs d’œuvre. »

*

Je me trompe sans doute, et suis injuste, avec mes camarades. Leur art, après tout, n’est sans doute pas dans leurs visibles productions scéniques, dont rien ne demeurera (ah, vous voyez que je suis optimiste). Il est sans doute tout entier dans ces placets modernes que l’on nomme note d’intentions, notes d’auteur, intention de mise en scène ou de chorégraphie ou de pétanque transsexuelle ou de ce que vous voulez ; bref, dans le dossier artistique de production et de recherche de partenaires, dans l’artistique lui-même ayant bouffé, digéré et chié l’art, dans l’idéologie, en fait. Et dans le rapport secret, codé, délicat, d’une acquisition difficile, entre l’intention avouée par cet empilement de mots-clés convenus, la taille du projet, et les budgets demandés (lesquels sont souvent déclenchés par l’intervention des mots-clés : parfaite hypnose).

C’est un art dont le public, dans les programmes des spectacles ou des expositions, ne connaît que la forme allégée, en quelque sorte mise à sa portée. Cet art du placet, qui vise à agréger producteurs et tutelles, est aristocratique, au plus bas sens, en cela qu’il demeure secret et réservé à une caste à la cooptation opaque. La partie démocratique, le spectacle proprement dit, n’a que peu d’importance en elle-même : elle permet à l’artiste d’exhiber la maîtrise qu’il a de la gestion du qu’en dira-t-on, vrai sésame. Réseautage à mort (le mot réticulation semble n’avoir pas survécu au pipeautage généralisé). Bref, réseautage et pipeautage !

Je considérerai désormais toutes ces notes d’intention artistique remplies d’idéologie grossière et d’éléments de langage raffinés compilés avec une audace convenue comme la haute production poétique de notre époque.

Un éditeur pourrait en éditer un florilège.  C’est là, sans doute, que se trouvent l’invention, l’intelligence, la beauté.

Non ?

*

Jacottet, donc, à propos de Gongora : « […] toute la richesse du monde : prés, plages et forêts ; agneaux, lions, serpents et faucons ; océans et promontoires ; toutes les espèces d’eaux, de feux et de lumières ; astres et vents ; comme, aussi bien, tous les travaux et les plaisirs des hommes, de la plus petite chose qu’il prend dans sa main pour la manger, huître ou noix, aux plus vastes espaces qu’il aborde et jalonne. »

 

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.