Où notre chroniqueur, probablement encore abruti de vacance, livre une série de notes qui n’ont du pêle-mêle que l’apparence, dit en somme qu’un théâtre digne de ce nom manque par gros temps de lynchage médiatique, pour finir, en ces jours de procès des assassins de Charlie-Hebdo, par longuement citer Voltaire.

Restez chez vous

Vers un lynchage considéré comme information. D’un côté, l’esprit de sérieux, plombé, moralisateur, idéologue, semble avoir envahi tout. D’un autre côté, l’humour, ou plutôt sa variante vulgaire et pire encore, idiote, la déconnade politiquement correcte, semble également avoir envahi tout. La superposition parfaite de la déconnade et de l’esprit de sérieux culmine, plus encore que dans le psittacisme simple des journalistes, dans le psittacisme redondant des humoristes du service public radiophonique.

Jean Vilar. Le petit livre De la tradition théâtrale de Vilar, publié chez L’Arche en 1955, présente deux textes de 1946 dans lesquels Vilar ne tient pas le même discours. Dans le premier « Interview » — l’édition ne précise pas à quel journal il répond —, Vilar répond à la question de savoir si la mise en scène est une création ou une interprétation : « Le créateur, au théâtre, c’est l’auteur. Dans la mesure où il nous apporte l’essentiel. Quand les vertus dramatiques et philosophiques de son œuvre sont telles qu’elles ne nous permettent aucune possibilité de création personnelle, lorsque nous nous sentons encore, après chaque représentation, son débiteur. Ce qui ne signifie pas que l’œuvre soit parfaite. La perfection d’ailleurs, c’est Voltaire dramaturge. »

Des armes et des fantômes. J’ai commencé en juillet, après une boutade, d’écrire des pièces très courtes. J’ai pris l’habitude de dire des pièces de 4 lignes, mais c’est faux. Ce sont des pièces de 4 vers libres, qui parfois sont assez longs. Une conséquence de cette brièveté a été le développement des didascalies. L’idée m’a pris d’en envoyer quelques-unes, une petite vingtaine, à l’ami Joël Lokossou, qui stationnait au Bénin. Il en a aussitôt essayé quelques-unes lors d’un stage qu’il faisait tout début août. Parfois, les choses se font simplement, rapidement, l’essentiel étant partagé, qui est le goût du théâtre, le goût des acteurs. Une pièce horrible où une petite fille déguisée en lapin découpe son père à la tronçonneuse devient ainsi, par le jeu et le bruitage assumé du faux, raquette en guise d’instrument de mort, une merveille de comique.

Daniel Mesguich. Ma bibliothèque, étalée sur le sol, au motif assez fallacieux que je la rangerais, a recraché quelques livres achetés au siècle précédent. Dont L’éternel éphémère de Daniel Mesguich, publié au Seuil en 1991. Le parcourant, je me suis souvenu l’avoir beaucoup feuilleté dans ma jeune vingtaine. C’est étonnant comme le vocabulaire qu’emploie Mesguich a parfois passé de mode. Je me perds aussi un peu dans ses explications. Et puis soudain, des choses très nettes, très claires. Dans une note titrée « Opéra, cinéma ; théâtre », avec ce point-virgule qu’expliquera le développement, Mesguich, commentant Louis Jouvet, rapproche, par-delà la question du spectacle dit vivant, opéra et cinéma, en tant que leurs rythmes sont extérieurs à la scène, l’un dépendant de la battue du chef d’orchestre, l’autre du montage. « Au théâtre, le temps est produit et mis en jeu par la scène, régi par les acteurs (voire par les « personnages »), vertigineusement mêlé au jeu de la fiction proposée, et modifiable selon l’action. »

Jean Vilar. Toujours en 1946, dans « Le metteur en scène et l’œuvre dramatique », Vilar expose en détail ses craintes et ses espoirs quant à l’avenir du théâtre. Il prévoit, ce qu’on ne pouvait vraiment lire qu’entre les lignes, dans le passage cité plus haut, que le metteur en scène va prendre tout le pouvoir : ne plus se soumettre à la pensée d’autrui, mais à son propre démon ; considérer l’œuvre écrite comme un scénario ; user de la pièce comme d’un canevas ; remplir toutes les fonctions de l’art du théâtre ; écrire le scénario de la pièce. Tout cela est arrivé depuis. Il faut noter tout de même que Vilar impute cette nécessité, hélas, de la prise de pouvoir du metteur en scène à la disparition du poète dramatique et à la manie du dialogue et de la démonstration. « L’histoire du théâtre n’y perdra rien car, ce que nous savons bien, hélas ! c’est que jamais les auteurs dramatiques — qu’on n’ose plus appeler poètes — ne se sont aussi totalement et absurdement dépouillés de deux au moins des privilèges de leur art : le rythme et le verbe, autrement dit les moyens poétiques. »

Le rythme et le verbe. Voilà bien, en effet, les armes du poète, dramatique ou non, auquel il semble avoir de lui-même, par conformisme au surplus, passablement renoncé. En renonçant à ses propres armes, et c’est la clé peut-être, il renonce surtout aux combats qu’elles lui auraient permis et va, hachant sa langue plate, servile comme le premier journaliste venu. Mais plein d’esprit de sérieux et puis de déconnade ! C’est qu’il faut avoir l’air !

Des armes et des fantômes. J’ai à ce jour écrit 85 de ces petites pièces de 4 vers. Loin de l’ennui préformaté des nano-productions qui demandent autorisation de jouer en rond dans des théâtres morts, on trouve là, sur une grosse vingtaine de siècles, sur la terre, l’océan ou dans l’espace, plus de 200 personnages, des vivants et des morts, près de 45 meurtres en scène, ce qui paraît exagérément peu, et quelques millions d’autres, ouf ! dans les coulisses — le monde, quoi. Étrangement, ces accumulations de brièvetés souvent violentes appellent la troupe. Ce fondement du théâtre, lui aussi disparu. Ou presque.

Voltaire dramaturge. La perfection, disait donc Jean Vilar, avec un soupçon de reproche que je ne m’explique pas. Voici donc — tout ça pour ça —, pour finir cette soixantième chronique, en ces jours où commence le procès des complices des assassins de Charlie Hebdo, en ces jours où la liberté d’expression n’en finit plus d’être bouffée par la trouille et rognée par ses défenseurs mêmes, au point, cinq années après ce carnage, qu’on en vient, avec des tortillages de cul de politocards munichois, à se demander si la caricature ne doit pas être réservée à quelques-uns, dûment autorisés, voici, dis-je, quelques vers de la scène 5 de l’acte II de Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète (Zopire étant le schérif de La Mecque n’entendant pas se rendre à Mahomet) :

Charlie Hebdo Tout ça pour çaZOPIRE
Voilà donc tes desseins ! C’est donc toi dont l’audace
De la terre à ton gré prétend changer la face !
Tu veux, en apportant le carnage et l’effroi,
Commander aux humains de penser comme toi ;
Tu ravages le monde, et tu prétends l’instruire ?

Un peu plus loin, même scène.

ZOPIRE
Eh quoi ! Tout factieux, qui pense avec courage,
Doit donner aux mortels un nouvel esclavage ?
Il a droit de tromper, s’il trompe avec grandeur ?

MAHOMET
Oui. Je connais ton peuple, il a besoin d’erreur.
Ou véritable ou faux, mon culte est nécessaire.
Que t’ont produit tes Dieux ? Quel bien t’ont-ils pu faire ?
Quels lauriers vois-tu croître au pied de leurs autels ?
Ta secte obscure et basse avilit les mortels,
Énerve le courage et rend l’homme stupide ;
La mienne élève l’âme et la rend intrépide.
Ma loi fait des héros.

ZOPIRE
Dis plutôt des brigands.
Porte ailleurs tes leçons, l’école des tyrans.
Va vanter l’imposture à Médine où tu règnes,
Où tes maîtres séduits marchent sous tes enseignes,
Où tu vois tes égaux à tes pieds abattus.

MAHOMET
Des égaux ! De longtemps Mahomet n’en a plus.
Je fais trembler La Mecque, et je règne à Médine ;
Crois-moi, reçois la paix, si tu crains ta ruine.

ZOPIRE
La paix est dans ta bouche, et ton cœur en est loin ;
Penses-tu me tromper ?

MAHOMET
Je n’en ai pas besoin.
C’est le faible qui trompe, et le puissant commande.
Demain j’ordonnerai ce que je te demande ;
Demain je peux te voir à mon joug asservi ;
Aujourd’hui Mahomet veut être ton ami.

Pascal ADAM

Lire les dernières chroniques bimensuelles de Pascal Adam :
Le Festival d’Avignon a lieu quand même
La « critique Théâtre » que le monde nous envie
Autocritique, dialectique, mauvaise foi
« Ce qui cesse avec nous… »
Nouvelles de nulle part
.



Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.