Au début du mois de septembre, Jean-Michel Lucas faisait paraître une tribune proclamant « l’impérieuse nécessité d’un prêt massif de 8 milliards d’euros à la vie associative ». Une proposition intéressante pour notre chroniqueur Philippe Kaminski, mais qui n’est pas sans susciter de profondes interrogations…

Actualités de l’économie sociale

Récemment (le 3 septembre dernier, après l’annonce du « plan de relance » gouvernemental destiné à faire repartir l’économie française après les affres du confinement), Profession Spectacle a publié une tribune proclamant, je cite, « l’impérieuse nécessité d’un prêt massif de 8 milliards d’euros à la vie associative ». Une première lecture rapide ne m’avait guère convaincu ; pourquoi 8 milliards, et pas 7, et pas 9 ? et pourquoi un prêt ? Puis, le temps aidant, je me suis promis de faire une réponse plus circonstanciée. Mais le temps n’est pas allé dans le sens espéré.

Car désormais, entre masques, couvre-feu et seconde vague, alors que l’horizon d’un retour de la vie associative à la normale semble s’éloigner un peu plus chaque jour, il n’est plus question de relance, mais de mesures de survie. Quand pourrons-nous à nouveau nous réunir, remplir une salle ou les tribunes d’un stade, tenir une AG autrement que par Zoom, librement voyager, banqueter, partager le pain et le vin, danser, s’embrasser, débattre à visage découvert et voir se former un sourire sur le visage de notre prochain, nul ne le sait. Ce jour-là, oui, on pansera les blessures et on cherchera patiemment à reconstruire. Mais d’ici là, que pouvons-nous faire des propositions de Jean-Michel Lucas (que nous appellerons JML pour aller plus vite) ?

Ces propositions ont au moins le mérite d’exister. Les attendus en sont imparables ; oui, la relance de l’activité ne peut être seulement économique, oui, il faudra rebâtir assez de lien social distendu ou détruit pour que la société soit vivable, cela doit faire partie des priorités, et ne pas rester pensé comme un simple accessoire qui finirait bien par se mettre en place tout seul. Oui, les associations devront trouver un climat favorable pour se développer et reconquérir le terrain perdu. Oui, il faudra des solutions innovantes pour mettre tout cela en place. Oui, la routine des subventions et des appels d’offres, qu’on oppose de façon souvent artificielle, n’y suffira pas.

Mais une fois que l’on a dit cela, comment ? Serait-ce une simple question de moyens financiers ? Et si de tels moyens sont trouvés, comment choisir les bénéficiaires ? Comment s’assurer qu’ils en font bon usage ? JML déborde d’idées, mais à le lire, on reste sur sa faim. Suivons donc les étapes de sa réflexion.

Il faut tout d’abord préciser de quoi l’on parle. Le vocable « vie associative » a été préempté, orienté, sinon dévoyé. On sent bien que ce que l’on vise, ce sont les activités qui font participer les adhérents et celles qui rassemblent du public, de préférence du public aussi composite que possible. Or il existe nombre d’entreprises et d’organisations de l’Économie Sociale qui répondent à ces critères tout en étant marchandes, et parfois aussi lucratives. Il ne faut pas les exclure de notre champ sous un prétexte d’insuffisante pureté. Il est des activités parfaitement généreuses et altruistes qui ont besoin, pour vivre, de capitaux et de rentabilité.

En revanche il faudra se passer de nombre de poids lourds de la « vie associative » officielle et qui en fait n’y participent aucunement. Depuis des lustres, ces grandes structures de l’action sociale ou de la formation s’approprient indûment les vertus des associations de proximité et de convivialité, alors qu’elles n’ont parfois aucun adhérent personne physique. Ce n’est que du discours, de la xyloglossie. Mais cela les aide grandement à rafler les budgets et les représentations dans de multiples instances. Si une « relance » pensée d’en haut ne profitait qu’à ces mammouths, ce serait à coup sûr un coup d’épée dans l’eau. Il faudra de même savoir éviter les « faux nez » de toutes obédiences ainsi que les membres autoproclamés de la « société civile » qui font quotidiennement profession d’être incivils. Tout cela, JML le pressent assez bien, mais il risque d’être mal compris.

Admettons donc que nous sachions qui doit être aidé, et ne considérons que les finances, bien que ce soit très restrictif. Restrictif, mais indispensable ; il faut bien restaurer les trésoreries, payer les salaires, disposer de réserves pour investir. Bien. Deux questions se posent alors : d’où viendra l’argent, et qui sélectionnera les projets à financer ?

Sur ce second point JML est bien inspiré. Faute de « référendum permanent » qui permettrait, vieux rêve de la démocratie directe, de prendre l’avis de tous, plèbe comprise, et faute d’incarnation claire et légitime de l’intérêt général et du long terme, on sait qu’on ne sera jamais à l’optimum, qu’on devra toujours compter avec quelques abus, avec quelques bavures. Mais ce n’est pas une raison d’abandonner la décision à la puissance publique. Ce serait même la pire des solutions, la mise sous tutelle et le renoncement à toute autonomie, la toute-puissance de l’entre-soi des ministères.

Le risque majeur, c’est que les rentrées d’argent frais bénéficient en priorité à ceux qui reçoivent déjà la majorité des subsides. Car ceux-ci sont habitués à monter des dossiers, à recycler mille fois les mêmes projets qui font mouche parce qu’ils sont dans l’air du temps. Eux seuls peuvent se prévaloir d’une longue expérience accumulée, eux seuls peuvent rassurer les décideurs publics. Cela ne fera donc que brider les innovations et accroître les inégalités. Et en la matière, je ne connais pas de théorie de ruissellement. Il n’y a pas de sous-traitance. Ce qui va chez les gros reste chez les gros, et la société éclatée en ses petites cases incommunicables continuera de regarder passer les trains de l’inclusion et du vivre-ensemble sans jamais pouvoir monter dedans.

Je suis d’accord pour critiquer ce qui, dans la logique des appels d’offres, implique une mise en concurrence perverse entre organisations naturellement appelées à collaborer. Cependant cette voie semble la meilleure chaque fois qu’il y a commande publique. Le problème n’est pas là, il est que faire renaître une société à partir de ses fragments éclatés ne doit justement pas relever de la commande publique. Il s’agit d’une nécessité sociale, d’une réaction vitale qui ne peut venir que de la société elle-même.

Il ne faut pas non plus imaginer de nouveaux France Active ou de nouveaux Avise, avec leur cortège d’experts et d’évaluateurs d’impact social, ni de Diafoirus labellisés par la Caisse des Dépôts, mais faire confiance aux pairs et aux sociétaires ; JML propose un pilotage par l’UFISC et Opale, pourquoi pas ? C’est peut-être le point central de sa démonstration. Je ne me prononcerai en revanche pas sur les évolutions que devront opérer ces organisations pour être pleinement reconnues, agréées, dans ce rôle d’arbitrage et d’orientation.

Ceci accepté, je n’en suis que plus réticent à la solution du prêt bancaire, fût-il à très long terme. La seule voie cohérente avec les principes de l’Économie Sociale est celle de l’apport de fonds propres. Si l’argent doit venir de banques complices, il leur sera indifférent de choisir l’une ou l’autre formule, et s’il s’agit de contributions privées, notamment de legs, la création de fondations ad hoc vient naturellement à l’esprit. Oublions les plans de relance, nationaux ou européens ; ceux-ci ne peuvent servir que de forces d’entraînement donnant à nos projets élan et visibilité. Ne cherchons pas à nous frotter à la mécanique des dettes rachetées par les banques centrales, car nous ne savons pas dans quelles contraintes, dans quelles vassalités, dans quelles conditionnalités de tels gestes pourraient nous enfermer. Nous devons impérativement rester pleinement autonomes.

Ce n’est pas Patrick Artus qui me fera changer d’avis ! Jadis, il y a fort longtemps, je l’ai côtoyé et apprécié. Il s’occupait de la modélisation macro-économique conjoncturelle, alors que j’œuvrais pour ma part dans la modélisation sociale de moyen terme. Nous n’étions donc pas du même bord ! L’informatique en était à ses rudiments. Il avait toujours un petit temps d’avance sur la technique, et parvenait toujours à trouver le petit truc qui débloquait nos systèmes boiteux. Plusieurs fois il sut ainsi me dépanner, et nul doute que grâces lui en seront rendues, au plus profond des cieux, jusqu’au bout de l’éternité. Mais depuis qu’il est devenu expert bancaire mondial et chroniqueur régulier des gazettes financières, je ne lui confierai plus rien, ni mon vélo à réparer, ni mes sous à placer, ni le soin de penser pour moi.

Je trouve que la dernière partie du texte de JML est la plus faible. On l’aurait attendu sur quelques exemples concrets, séduisants, à la mesure des enjeux, et l’on doit se contenter d’abstractions. Certes, il est agréable de se moquer des tableaux Excel remplis par les arpenteurs de l’impact social, mais il est dommage d’en rester là. Reprenons le chantier et donnons-lui la consistance qu’il mérite. D’ici la fin de cette fichue COVID, nous trouverons bien le temps et l’énergie nécessaires pour avancer…

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.