Comme chacun sait, Rimbaud mourut de la COVID et Verlaine succomba à une crise de goutte. Bien fait pour eux, ils n’avaient qu’à respecter les gestes barrière. Mais est-ce pour cela qu’il faut leur infliger la double peine, l’insulte suprême, c’est-à-dire les enterrer au Panthéon, aux côtés de Victor Hugo, celui auquel ils ne voulurent surtout pas ressembler ?

Actualités de l’économie sociale

J’aimerais tant qu’Étiemble revienne parmi nous. Pour le franglais, bien sûr, mais surtout pour Rimbaud. Ce trotskiste de bibliothèque, qui fut toujours prompt à mêler fascisme et stalinisme dans une même détestation, et ne sut jamais où placer le christianisme dans cette composition binaire, consacra plus de vingt ans à l’étude minutieuse du mythe rimbaldien. En fait, de chacun des mythes rimbaldiens, et il en avait distingué toute une collection. Cependant, il n’avait pas prévu le coup du Panthéon.

Ah, ce Panthéon, et surtout la place qui l’entoure, c’est vraiment l’endroit où personne n’a envie d’aller. Les pauvres gens qui sont enfermés dans la crypte, qu’ont-ils donc fait de si méchant pour mériter ça ? Un cimetière, généralement, c’est fleuri et parsemé d’arbres. Pas forcément agréable, mais au moins on y fait des efforts pour éviter le lugubre. Alors que ce grand espace minéral, ces immenses murs plans et aveugles qui vous toisent de toute leur hauteur glabre, ces vis-à-vis où la seule porte ouverte est celle du commissariat de police, on les traverse aussi vite qu’on peut, et nul n’a le goût de s’y attarder.

Ce temple qui fait fuir, qui contraste tant avec les ruelles animées qui descendent vers la rue des Écoles, qui donc de normalement constitué peut rêver de s’y faire inhumer ? Si cela doit être le prix de la célébrité, il n’y a pas meilleur encouragement à rester toute sa vie dans le plus médiocre des anonymats. Et si l’on compte une personnalité de premier plan dans sa famille, que peut-on lui souhaiter de mieux que d’échapper à cette malédiction post mortem ?

Parler de montagne à propos de la colline Sainte-Geneviève, c’est bien sûr très exagéré. Néanmoins cette colline aurait pu être inspirée. On pouvait y joindre sacralité et beauté. Il paraît qu’avant Soufflot, l’espace occupé aujourd’hui par la place, ses chaînes et ses pavés, abritait les jardins d’une ancienne abbaye. Récemment, on y a installé des plantes en pot. Pitoyable travestissement !

Tout a été dit, ou quasiment, sur la cabale qui voudrait que l’on déterrât les restes de Rimbaud et de Verlaine pour les emprisonner dans les sous-sols de la bâtisse à Soufflot. Au nom de la diversité, pourquoi pas ? La pénitence peut bien se parer de grotesque, elle restera pénitence.

Le meilleur article que j’ai lu sur le sujet a été publié dans le Devoir, journal quotidien de Montréal. Il faut savoir que son auteur (Christian Rioux) vit en permanence à Paris, ce qui lui permet de bénéficier à la fois de la proximité et du recul. Donc, tout a été disserté, en tous sens, sur la nécessité de distinguer, ou pas, l’œuvre de son auteur, de replacer celui-ci, ou pas, dans le contexte de son époque, d’en faire un modèle, ou pas, pour les contemporains. Et pour les jeunes, bien sûr.

Foin des poèmes, c’est bien trop compliqué à comprendre, c’est vieux et dépassé, n’est-ce pas ? Rimbaud et Verlaine sont des modèles pour les jeunes, c’est entendu, non en raison de leurs écrits, mais du fait de leur brève liaison. Faites une requête banale sur le Gogol, Rimbaud + Verlaine, et vous sortirez en toute première position, loin devant les autres, le « sonnet du trou du cul ». Je ne m’en scandalise pas plus que ça. En effet, cela permet de situer à sa juste mesure le niveau requis pour entrer au Panthéon.

Cette affaire m’en rappelle une autre, récente et malheureuse. Alexandre Dumas, un auteur que j’apprécie beaucoup et qui n’est pas reconnu à sa juste valeur, avait explicitement demandé d’être enterré dans sa terre de Villers-Cotterêts. Il y reposait en paix, conformément à son désir, jusqu’à ce qu’une coterie de Parisiens imbéciles se missent en tête de pétitionner pour qu’on le transférât en ce maudit Panthéon. Mal inspiré, le président d’alors (Chirac) vint proposer des contreparties au maire de Villers-Cotterêts, qui finit par se laisser circonvenir. C’est ainsi que l’on bafoue la volonté des défunts et qu’on ramène leurs dépouilles à l’état de simples objets négociables à merci.

Il se trouve que j’étais l’ami du capitaine de gendarmerie qui fut chargé d’assurer la bonne marche des opérations d’exhumation. Outre quelques anecdotes cocasses, il me décrivit l’émotion qui s’empara des spectateurs lorsqu’on ramena du fond de la fosse la moustache, intacte, de l’auteur des Trois Mousquetaires. Ai-je besoin par ailleurs de préciser qu’aucune des promesses faites au maire cotterézien n’a été tenue ? Cocu, il fut battu aux élections qui suivirent.

Depuis ce jour funeste, le malheureux Dumas traîne sa peine dans sa geôle froide et sans âme. Même le brave et fidèle Porthos n’a pas obtenu la permission de lui livrer quelque outre de bon vin, et l’on entend, par les nuits sans lune, la perverse Milady ricaner de plaisir.

Ce que Dumas endure, pourquoi ces mauvais garçons que furent Rimbaud et Verlaine ne le subiraient-ils pas ? Ils en ont, des péchés à expier ! Trafiquant d’armes, d’ivoire et d’esclaves, voilà pour le divin Arthur à l’œuvre en Abyssinie, sans parler de Java ; quant au pauvre Lélian, expert en violences conjugales et en ivrognerie, son palmarès plaide pour lui.

Certes. Mais quand Valéry voulut mettre Verlaine en parallèle avec un autre poète maudit, c’est François Villon qu’il alla chercher, et non Rimbaud. Villon le coquillard, difficilement transférable au Panthéon puisqu’on ignore jusqu’au lieu de sa mort. Mais si Valéry n’a pas choisi Rimbaud, la solution la plus simple, c’est pour une autre raison.

L’œuvre abondante de Verlaine s’est alimentée à plusieurs sources successives. D’abord parnassien, puis symboliste, si tant est qu’on puisse l’enfermer dans telle ou telle école, il connut ensuite une période que l’on peut sans crainte qualifier de rimbaldienne. Eh oui, Rimbaud qui abandonna très jeune l’écriture, survécut, se développa et s’accomplit à travers la plume de Verlaine. Lequel, sur la fin de sa vie, devint un pur classique ; mais auparavant, il fut Rimbaud, et Rimbaud ne serait peut-être que peu de chose sans Verlaine. Valéry, bien sûr, ne l’ignorait pas.

Je ne saurais terminer sans évoquer Paterne Berrichon, le complice puis l’époux d’Isabelle, sœur de Rimbaud, avec laquelle il entreprit une campagne systématique de « réhabilitation bourgeoise » de son beau-frère à titre posthume. Par anticipation, Panurge lui avait dédié un joli quatrain :

« Ô Dieu, père paterne,
Qui muas l’eau en vin,
Fais de mon cul lanterne,
Pour luire à mon voisin. »

Étiemble, Paterne, revenez ! On a besoin de vous pour faire sauter le Panthéon ! Et toi, pauvre sainte Geneviève qui sauvas Paris de l’armée d’Attila le Hun, reviens aussi ! Il n’y a plus d’herbe sur ta belle colline, c’est sans doute qu’un nouvel Attila y est passé, pour que rien ne repousse après lui ! Reviens reverdir les abords de ton église, et renvoyer en des lieux hospitaliers les prisonniers qui y sont indûment détenus !

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.