Au temps de sa puissance, le PCF n’entretenait guère de bonnes relations avec l’Économie Sociale. Ce dogme a survécu çà et là. Aujourd’hui, c’est la branche la plus arriérée de la CGT-Spectacle qui s’en prend violemment à la SCIC Smart, ne pouvant concevoir qu’on sorte du statut classique de salarié. Question de blocage mental, d’enjeux de pouvoir et… d’intérêts financiers.

Actualités de l’économie sociale

La bataille idéologique s’apparente à la jungle, mais une jungle au temps accéléré. On peut y observer en quelques années ce que l’évolution des espèces réalise sur une période glaciaire. Non seulement chacun s’y bat pour sa survie, par tous les moyens, sans règle du jeu, sans arbitre, sans jamais faire de pause, mais chacun peut à tout moment muter, se subdiviser, absorber un rival ou un allié pour donner naissance à une espèce nouvelle qui se créera une niche écologique spécifique.

Au lendemain de la guerre, deux empires se partageaient le champ de bataille idéologique français, ne laissant que des miettes à leurs concurrents. D’un côté le Parti communiste, de l’autre l’Église catholique, directement ou par leurs multiples satellites et courroies de transmission, notamment les mouvements de jeunesse, dominaient de la tête et des épaules la formation des esprits et la gestion du lien social. Depuis, ils se sont l’un et l’autre effondrés, ne subsistant plus qu’à l’état de forces résiduelles, mais leur désintégration a provoqué l’éparpillement d’éclats et de débris qui cultivent toujours tout ou partie des controverses d’antan. Parallèlement, d’autres bataillons orphelins se sont repeint la façade au point de devenir méconnaissables, n’ayant conservé que leur nom et professant désormais un message modernisé n’ayant plus qu’un lointain rapport avec ses origines.

Au temps de sa puissance, le PCF n’entretenait guère de bonnes relations avec ce qui allait devenir l’Économie Sociale. Dans un certain nombre de secteurs, il avait installé ses propres structures, comme les Mutuelles des Travailleurs. Dans d’autres, qu’il cherchait à noyauter et à contrôler, il menait une chasse permanente à ses rivaux, socialistes ou démocrates chrétiens, ne tolérant que les compagnons de route et autres idiots utiles. Enfin, et notamment vis-à-vis des coopératives, il dénonçait avec vigueur la collusion avec l’ennemi de classe, attaquant frontalement les organisations sur leur fonctionnement et leur objet social ; en particulier, tout ce qui était ressenti comme un brouillage de la frontière entre salariés et patrons lui était insupportable.

Ce dogme a survécu çà et là, notamment chez les animateurs du syndicat des artistes-musiciens de la CGT. Et c’est pourquoi ceux-ci n’ont jamais accepté l’existence de Smart, accusant cette SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) de ne faire que du simple portage salarial, car ils ne peuvent admettre, ni même concevoir, qu’on sorte ne serait-ce qu’à la marge du statut classique de salarié. Si cela se produit, c’est forcément qu’il y a une entourloupe ourdie par les patrons pour tromper les travailleurs. Nous ne sommes pas dans l’analyse économique, mais dans le blocage mental qui, dans le cas du conflit SNAM-CGT / Smart, se double d’intérêts financiers et d’enjeux de pouvoir également évidents.
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Or, à peu près au même moment où éclate cette affaire, une militante communiste (Sylvie Mayer) publie un ouvrage sur l’Économie Sociale qui est fort bien fait et qui présente de manière positive et rafraîchissante les évolutions récentes qui se produisent aux marges du secteur, en attendant d’en gagner le centre, notamment l’action des SCIC et des CAE (coopératives d’activité et d’emploi). Sylvie Mayer s’est investie dans l’Économie Sociale depuis de nombreuses années ; je l’ai plusieurs fois rencontrée, et nous tombons d’accord sur à peu près tout. Certes, elle pousse le bouchon un peu loin en mettant sur le compte d’une « vision communiste » de la société ce qui ne relève que de l’exercice normal de la solidarité. Mais c’est de bonne guerre, et on le lui pardonnera bien volontiers.

Les uns ne voient l’innovation sociale qu’à travers les lunettes d’un passé figé, les autres y cherchent de nouveaux espaces d’expression et d’émancipation. Ils n’ont plus rien en commun.

J’aimerais bien que d’autres partis politiques prennent, sur ce sujet, exemple sur le PCF, et explicitent leur vision spécifique de l’Économie Sociale, au lieu d’avancer masqués.

Cela me rappelle le virage qu’avait pris, il y a déjà bien longtemps, la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail, créée par le PCF pour se distinguer des fédérations sportives officielles qualifiées de « bourgeoises »). Son modèle indépassable, au plan sportif, était l’Allemagne de l’Est, son caporalisme et ses champions dopés en laboratoire. Et soudain, sans transition, elle a adopté un langage tout différent, donnant la priorité à l’épanouissement personnel par la pratique sportive. C’était plus qu’une révolution de palais.

Quant aux intermittents de Smart victimes de la radiation de leur coopérative par Pôle Emploi, il ne faut pas qu’ils se trompent d’adversaire. Ce n’est pas la droite qui les attaque, ni la « macronie », ni le capitalisme. C’est la branche la plus arriérée de la CGT, ce sont les survivants du PCF de l’époque Thorez.

 

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.