Le gouvernement et les organisations professionnelles artistiques ont tous la même expression à la bouche : la diversité culturelle. Mais c’est une diversité hélas bien défigurée dont il nous parle, comme si elle n’était qu’un vulgaire pansement économique d’urgence… Non, la diversité culturelle est une valeur politique et universelle, répond notre chroniqueur Jean-Michel Lucas.

Tribune

Dans ces jours « Avec-le-Covid-19 », j’entends la douce chanson de la protection et de la promotion de la diversité culturelle, notamment sous sa forme artistique. Le 6 mai, le président Macron l’a vantée sur le même ton que la plupart des organisations professionnelles artistiques, des médias et des collectivités.

Une diversité très suspecte

L’argumentation est pourtant suspecte : en effet, cette diversité culturelle ne connaît que des « petits » producteurs de marchandises artistiques qui ne doivent leur survie qu’à la débrouille, notamment au niveau local (même si on l’appelle « économie hybride » !) Le Syndicat des musiques actuelles l’a rappelé dans son communiqué du 11 mai : l’écosystème de ces producteurs artistiques est fragile car faite « de contrats courts et précaires ».

Le déraillement du marché par l’effet d’un virus invisible menace évidemment l’existence de cette économie de niches. Alors, il faut une aide publique pour préserver cette diversité, au nom de la sympathie, de la bienveillance et de la compassion que l’on doit aux pauvres ! Une aide, demandée tête baissée, pour préserver la « variété » des produits artistiques à « lucrativité limitée » qui répondent à des besoins de quelques consommateurs, loin du “mainstream” rentable.

Je considère que le président, comme les médias et les acteurs eux-mêmes, devraient s’interdire de défigurer, ainsi, la diversité, comme s’il s’agissait d’une bouée de sauvetage lancée aux plus faibles avant leur noyade. La « diversité culturelle » n’est pas un pansement économique d’urgence pour artistes non rentables. C’est tout autre chose.

Une valeur politique universelle

La diversité culturelle, c’est d’abord une valeur politique. Une valeur qui s’impose à la politique de l’État et des collectivités par la force de la loi et de nos engagements internationaux. C’est, alors, une valeur universelle, ce qui veut dire qu’elle doit faire partie de toutes les négociations publiques, quelle que soit la situation de l’économie. Même en situation de crise, elle doit rester première. C’est une question d’État de droit, dans une république qui refuse de soumettre ses valeurs fondamentales à la seule quête de la rentabilité. C’est, d’ailleurs, depuis 2015, le sens des trois lois concernant la culture et les artistes – loi NOTRe, loi LCAP et loi sur le Centre national de la musique – qui obligent tous les acteurs à se référer aux accords internationaux sur la diversité culturelle.

On peut évidemment s’en moquer en considérant que ces lois et ces valeurs de la diversité culturelle ne sont que rhétoriques et chiffons de papier, que l’essentiel pour les équipes artistiques est d’obtenir de quoi finir le mois. Je le concède bien volontiers, d’autant que le président Macron lui-même n’a fait aucune référence à ces lois sur la diversité culturelle, bien qu’il en soit le premier garant ! Pour autant, renoncer à prendre la loi au sérieux revient à nier les valeurs de l’État de droit. Certes, le pragmatisme s’impose aux individus mais quel avenir la démocratie peut-elle espérer si les lois sont oubliées par ceux qui doivent les appliquer ?

Différences culturelles, diversité et unité du genre humain

Maintenant que l’économie marchande concurrentielle ne peut plus passer pour le modèle à suivre, il est bon de rappeler le raisonnement politique qui conduit à faire de la diversité culturelle une valeur d’humanité universelle.

Il y a d’abord une question grave pour l’humanité : après la barbarie nazie, il faut refuser que les différences entre les humains soient mortifères ; il faut affirmer qu’il n’y a qu’une seule famille humaine. Ainsi nous le dit le préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde. » L’avenir d’une humanité durable ne peut se dessiner qu’à partir de relations entre des êtres de liberté, d’égale dignité, doués de raison et emprunts d’un esprit de fraternité. Chaque personne doit pouvoir tenir sa place dans cette humanité à construire, avec ses mots, ses récits, ses pratiques, son imaginaire, ses arts, ses manières d’exprimer son humanité, sa culture propre en somme.

Or, les luttes de décolonisation nous ont rappelé que cette humanité devait pour être durable ne pas se satisfaire d’une culture universelle que les uns imposeraient aux autres. Il lui fallait, nécessairement, faire droit aux cultures de tous les humains, du moment qu’ils acceptaient d’interagir avec les cultures des autres pour faire Humanité ensemble. C’est l’enjeu de la diversité culturelle : parvenir par tous les moyens, politiques, économiques, sociaux, artistiques, à ce que les différences de culture – qui sont la réalité inévitable du monde – se reconnaissent comme une diversité d’apports singuliers à ce qui nous est commun : la famille humaine. Ainsi s’impose cette histoire quotidienne, non pas du « vivre ensemble » (chacun dans son coin !) mais, en reprenant Paul Ricoeur, du « vouloir vivre ensemble » en interagissant avec les cultures des autres.

Telle est la règle politique si bien énoncée, en 2001, à l’Unesco, par la Déclaration universelle de la diversité culturelle dans son article 4 : « La défense de la diversité culturelle est un impératif éthique, inséparable du respect de la dignité de la personne humaine. » La « diversité culturelle » ne se brade pas en « variété » des catalogues de marchandises artistiques pour goûts divers ! Elle est ce pari politique incroyable, utopique mais impératif, de considérer que chaque personne, avec ses droits culturels, apporte la part de sa culture à l’humanité toute entière.

Cette utopie était folie quand le marché concurrentiel promettait que l’abondance des gros profiterait même aux « petits ». Mais le marché globalisé ne peut plus se permettre de régler l’avenir commun de l’humanité. Il nous faut revenir aux valeurs fondamentales de la démocratie du « vouloir vivre ensemble ».

Les indépendants des arts au cœur des relations d’humanité 

C’est justement sur ce chemin de l’humanité que l’on retrouve les acteurs de la diversité culturelle, et notamment de la diversité artistique.

Si le président s’était donné la contrainte d’appliquer la loi et nos engagements internationaux, il aurait dû accueillir les indépendants de l’art, non plus comme des « pauvres », mais comme des personnes à part entière, dont la liberté d’expression artistique (droit universel pour les droits de l’homme) interagit avec les libertés artistiques d’autres personnes, pour faire humanité ensemble. Têtes hautes, les indépendants auraient pu faire valoir ce qu’ils font déjà en matière d’élargissement des libertés de choix artistiques et de développement des capacités d’agir en autonomie des personnes, non seulement par des productions artistiques inédites, mais également par les autres activités auxquels ils participent (la formation, la diffusion, les ateliers, les résidences d’artistes…). Ils devraient plutôt dire qu’ils accompagnement des personnes dans le cadre de relations de qualité, attentives au respect réciproque des droits culturels de chacun. S’ils sont « petits » dans le langage de l’industrie culturelle, ils sont « grands » par les relations de personnes à personnes qu’ils favorisent (cf. Travail collectif sur les droits culturels des personnes en région Nouvelle Aquitaine).

Avec la défaillance du marché, le regard sur les indépendants ne devrait plus se limiter à cet « écosystème » de « petites » entreprises qui ont du mal à joindre les deux bouts dans la chaîne des valeurs rentables ! Ce langage-là est prisonnier de l’économie marchande concurrentielle, qui n’a pas tenu ses promesses d’abondance, mais il ne fait pas partie du langage d’une humanité durable à bâtir avec la diversité culturelle.

Co-élaborer des tests d’humanité

Pour être conformes aux valeurs de notre République, l’État et les collectivités territoriales devraient ainsi prendre au sérieux les acteurs de la diversité culturelle. Ils doivent négocier ensemble les capacités des acteurs des arts à concrétiser les valeurs d’humanité de la diversité, sans condescendance pour leur pauvreté. Il leur faut co-élaborer ce qui serait des « tests d’humanité » permettant, dans la lignée de la norme ISO 2600, de placer au-dessus des valeurs marchandes – combien de public, combien de de recettes, quel taux de profit – la valeur d’humanité de la diversité culturelle ; pour faire humanité ensemble, en liberté effective, en égale dignité (voir à ce sujet : Covid 19 : une leçon d’humanité dans un monde meurtri).

C’est peut-être ce qu’a voulu dire le président Macron, le 6 mai, en disant que « le monde a besoin de son indépendance pour garantir sa diversité ». Il reste aux acteurs eux-mêmes à éviter la rhétorique du « pauvre » pour mieux revendiquer politiquement que leur rôle répond aux valeurs universelles de la diversité culturelle. C’est là un autre projet politique pour notre avenir commun que de vouloir « restructurer les industries culturelles » pour conquérir des marchés, comme si la concurrence mondiale pouvait encore prétendre être pourvoyeuse d’humanité durable !

Jean-Michel LUCAS