fbpx

Sélectionner une page

Économie Sociale : ni vouloir tout faire, ni vouloir trop faire

Économie Sociale : ni vouloir tout faire, ni vouloir trop faire
Publicité

Il y a en gros trois manières de desservir l’Économie Sociale : la dénigrer, l’instrumenter et trop lui en demander. Cette dernière est la plus pernicieuse. Exemple.

Actualité de l’économie sociale

Il y a en gros trois manières de desservir l’Économie Sociale : la dénigrer, l’instrumenter et trop lui en demander. Cette dernière est la plus pernicieuse. En effet, si l’Économie Sociale a su montrer en de nombreux domaines tant son efficacité que sa capacité à résister aux crises, il ne faut pas penser qu’elle a réponse à tout, qu’elle peut s’imposer dans toutes les activités. Ceux qui se font les chantres d’une extension immodérée de l’entrepreneuriat coopératif desservent en fait la cause qu’ils pensent servir.

On a connu en France des théoriciens de la « république coopérative », terme ultime d’une conquête imaginaire de l’ensemble de l’économie par les consommateurs. Ceux-ci, touchant progressivement l’ensemble de la population, contrôlent ainsi le commerce de détail, et, devenant l’unique acheteur, prennent ensuite domino par domino les commandes du commerce de gros et de la production. Tel le pot à lait de la fable qui devient, au fil des rêves de la fermière, un fleuve de richesses sans fin, la coopérative des consommateurs finirait par étendre son emprise irénique sur un monde pacifié où nul ne serait traversé par l’idée de s’enrichir plus que les autres ou d’accumuler du pouvoir. Et tel le pot à lait qu’un léger choc est venu renverser avant qu’il n’ait entamé sa transmutation en or, les utopies de phalanstères coopératifs se sont fracassées sur l’omniprésence des passions humaines et n’ont pu subsister qu’à l’état de micro-sociétés fermées.

Mais le développement des coopératives de consommation a été bien plus important en Angleterre qu’en France, et une dérive semblable, suivie des mêmes désillusions, y a été observée bien plus tôt.

Equity bateau vapeur CWS
.
Ce rafiot vous fait-il envie ? Je ne connais rien à la marine, mais la première impression que m’a donnée cette gravure, trouvée au hasard d’une brocante, n’a pas été enthousiasmante. Je n’imagine pas embarquer là-dessus pour une croisière enchanteresse. Mais j’avais remarqué le nom du bateau, Equity, ce qui a éveillé ma curiosité. J’ai donc acheté la gravure et entamé quelques temps après de petites recherches pour en savoir davantage sur cette Équité flottante.

Comme souvent, on tire sur un fil tenu et on ramène une énorme pelote touffue. Je me limite donc à quelques premiers enseignements, sachant que pour aller plus loin il me faudrait passer quelques mois sur place (à Manchester et à Goole) et en tirer un épais bouquin.

Même steamer, cet Equity est un ship, d’où les deux lettres SS, signifiant « bateau à vapeur » ; et comme tous les bateaux, les textes anglais les mettent au féminin. Nous admettrons donc qu’Equity était une goélette, ce qui permettra de lui garder en français son féminin d’origine.

*

Elle fut construite en 1888, sur une commande de la CWS (Co-operative Wholesale Society), pour ses besoins exclusifs, et lancée le 7 juillet. Elle faisait 220 pieds de long et jaugeait 827 tonneaux.

La CWS, installée à Manchester et possédant de nombreuses succursales et unités de production à travers le pays, était l’organe central des coopératives de consommation britanniques. En 1888, elle représentait déjà une puissance considérable et ses projets d’extension ne connaissaient aucune limite. Pour les besoins de l’approvisionnement des familles anglaises en produits alimentaires, elle avait installé des comptoirs dans de nombreux pays, jusque dans les plus lointaines colonies. Les plus importants d’entre eux étaient Rouen, Copenhague (où les organisations coopératives étaient particulièrement puissantes) et Hambourg, d’où elle faisait surtout venir du beurre et de la farine.

Ceci l’obligeait à contracter avec des armateurs et des grossistes locaux. Parfois, ceux-ci se méfiaient des coopératives, y voyant un corps étranger au commerce privé, pouvant les menacer par l’exemple, le symbole dont elles étaient porteurs. Ceci provoquait ça et là des situations de conflit. Au sein des administrateurs de la CWS, une forte tendance prônait l’affrontement direct avec le monde capitaliste. Même si les partisans des accords, des compromis et des négociations étaient restés majoritaires, les boutefeux imposèrent leur point de vue sur certains points, et il fut décidé, outre de porter à l’étranger un certain prosélytisme coopératif, d’acheter des bateaux pour assurer soi-même le transport maritime.

C’est ainsi que l’Equity fut affectée à la ligne allant de Goole à Hambourg. Goole est un port situé assez loin à l’intérieur des terres, à l’extrémité de la Humber, un vaste estuaire commun à plusieurs rivières, qui sépare le Lincolnshire au sud du Yorkshire au nord. Un canal relie Goole aux bassins charbonniers du Yorkshire. L’Equity ramenait des denrées alimentaires de Hambourg et, pour rentabiliser ses rotations, exportait du charbon vers l’Allemagne.

Mais voilà, on ne s’improvise pas armateur : l’Equity non seulement ne fut jamais rentable, mais connut également plusieurs incidents de navigation. Le 19 novembre 1890, elle entra en collision à l’entrée du canal de Goole avec le vapeur Cuxhaven qui fut à deux doigts de couler. Un nouvel accident survint le 14 décembre 1896 avec un autre vapeur, le Aire, cette fois dans la Humber. Cela revenait très cher, en immobilisation comme en réparations.

En 1900, elle fut rallongée à 247 pieds, et sa jauge portée à 924 tonneaux. Mais ces performances améliorées restaient encore insuffisantes pour justifier son maintien dans le patrimoine de la CWS et, en 1905, son exploitation fut reprise par la Lancashire & Yorkshire Railway.

Ce fut la fin sans gloire de l’ambition maritime de la CWS. Mais Equity continuait de vivre. En 1914, elle fut saisie par les Allemands et utilisée pendant la guerre pour des transports sur la mer Baltique. Rendue à ses propriétaires en 1918, le mauvais sort s’abattit derechef sur elle. Le 25 mai 1920, alors qu’elle revenait de Jersey chargée de pommes de terre, elle se perdit dans le brouillard pour s’échouer à Aurigny, d’où elle ne fut renflouée que le 15 juin. Après avoir deux fois passé d’une compagnie ferroviaire à une autre, elle connut une nouvelle collision, en mer du Nord, le 12 juin 1925, puis encore une autre, le 16 décembre 1927 à Anvers. Un dernier échouage dans les îles anglo-normandes en juin 1930 lui fut fatal ; elle fut définitivement déchirée en septembre 1931 à Greenock (port situé à l’ouest de l’Écosse).

*

Que dire de cette longue et invraisemblable suite d’avanies ? D’abord, bien sûr, que ce n’est pas parce qu’on sait faire du commerce de denrées alimentaires qu’on peut s’improviser marin. Ensuite, que Equity est peut-être un nom trop lourd à porter…

Philippe KAMINSKI

.
Lire les dernières chroniques de Philippe Kaminski
De la surpopulation mondiale (16/09)
Suppression du prêt immobilier à taux zéro : tempête sur la maison individuelle (09/09)
Faut-il percer les Alpes ? (02/09)
Les banques françaises : vertus coopératives et perfection angélique (26/08)
.



* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.

Philippe Kaminski - Actualité de l'économie sociale



 

Publicité

Laisser un commentaire

Soutenez le Mag’

100% indépendant, gratuit et sans abonnement ! Soutenez votre journal !

Restez informé !