Elle est partie de rien ou presque. Aujourd’hui, Eva Provence et sa Cie Hématome sont proches de « brûler des voitures ». Profession Spectacle suit la comédienne et metteure en scène au fil des mois, de la courte maquette présentée au studio Laura Benson l’an passé à la promesse d’une bourse du CNT, sous condition d’obtenir 20 dates. Un pari qu’elle espère remporter bientôt. Rencontre avec Eva Provence et la dramaturge Juliette de Beauchamp.

Eva Provence n’attend pas que le café soit servi ; son enthousiasme emporte déjà sa parole dans un avenir de plus en plus dégagé. « Nous avons une douzaine de dates pour Brûler des voitures de Matt Hartley, essentiellement à Paris et en région parisienne, mais également dans le sud de la France, explique-t-elle de sa voix rapide. Il ne nous reste que huit dates à trouver pour débloquer la bourse du CNT de 19 000 euros qui nous a été attribuée. »

Une dynamique collective

Un contact a également été pris à Milan, où un théâtre a déjà fait savoir qu’il était intéressé par la pièce : « Ils sont friands de projets internationaux, particulièrement français, poursuit la jeune artiste. Ils envisagent d’en faire une grosse production, dans leur plus grande salle ».

Une résidence de fin de création aura lieu, durant deux semaines, au début du mois de septembre, avant le début des représentations. La compagnie Hématome vient de remporter le grand prix de la Fondation d’entreprise Banque Populaire Rives de Paris : elle a ainsi reçu 3 000 euros pour la conception du décor.

Les éléments se mettent ainsi progressivement en place, dévoilant un beau chemin parcouru. C’est qu’Eva Provence se bat jour après jour pour mener à bien son projet, entourée d’une équipe motivée – neuf personnes au plateau, seize au total –, à commencer par son bras droit, la dramaturge Juliette de Beauchamp, qui a bâti le dossier thématique et assure un rôle de critique interne.

Une énergie communicative

Huit dates seulement ! Le pari devrait être facilement rempli, d’autant que la compagnie a reçu le soutien des metteurs en scène et comédiens Frédéric Borie et Gilles Arbona pour une tournée en régions : Montpellier, Toulouse, Grenoble…

Gilles Arbona ne mâche pas ses mots, dans un témoignage que nous lui avons demandé : « L’univers, les références artistiques, tout ce qu’on présuppose sans le formuler, d’un talent certain, semble être réunis et en marche pour que le projet d’Eva Provence soit un succès. Il y a des gens qu’il suffit de croiser, ne serait-ce qu’un instant, pour être convaincu qu’ils sont au début d’une longue aventure, et dont nous n’avons pas fini d’entendre parler. A mon avis, ou plutôt à mon instinct, Eva Provence en fait partie. »

Frédéric Borie a également décidé de soutenir la jeune compagnie, face au constat de la raréfaction des productions réelles d’engagement pour les jeunes créateurs : « Eva Provence dégage très rapidement dans toute discussion le net ressenti qu’on éprouve face à un artiste exigeant et talentueux, nous confie-t-il. Ce qu’il lui manque, c’est l’opportunité de montrer son travail sur cette pièce originale, âpre et extrême… […] Je soutiens cette équipe et cherche malgré le peu de contacts que je possède, à les aider à finaliser leur création. »

Un partenariat inédit avec l’EHESS

Juliette de Beauchamp (Crédits : Sam Racheboeuf)

Un partenariat inédit est par ailleurs en cours avec l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Ainsi que l’écrit Frédéric Borie, « Brûler des voitures laisse un goût amer. Une impasse sociale et sociétale. Sans concession. Une œuvre très humaine dans ce qu’il y a de pire et de meilleur chez tout homme du vingt et unième siècle des banlieues anglaises ».

Juliette de Beauchamp, étudiante à l’EHESS, est à l’initiative du projet. C’est en poussant le caractère social de la pièce que l’idée lui est naturellement venue ; un travail original est en cours d’élaboration. « Philippe Vellozzo est prêt à faire un événement EHESS-Hématome dans un théâtre parisien, explique la dramaturge. Mêler recherche et création autour des types sociaux décrits par Matt Hartley permet une rencontre autrement plus intéressante qu’une simple conférence sur le sujet. »

L’idée serait d’associer chacun des trois actes de la pièce à une problématique : l’adoption, la drogue et la violence conjugale. Chaque thème serait l’objet d’une rencontre filmée par Daniele Duella, pendant la résidence, entre les comédiens et un chercheur, en vue de soirées qui réuniraient représentation, discussion en bord de plateau et projection des images en résidence.

L’urbanité comme obsession créative

Dans le prolongement de l’acte 3 de Brûler des voitures, Eva Provence souhaite poursuivre sa réflexion sur la ville et les questions urbaines. Outre le partenariat avec l’EHESS qui porte davantage sur les questions sociales, l’artiste travaille actuellement avec Michel Grand sur une nouvelle création, en cours d’écriture : il s’appuierait sur l’essai Junkspace de Rem Koolhaas. « Ce sera une adaptation libre à partir de l’essai », explique-t-elle.

L’urbain est le lieu où la compagnie puise son inspiration : « Notre création nous vient de cet environnement urbain. Cela explique aussi la pluralité des arts que nous intégrons au travail : théâtre, musique, cinéma architecture… C’est pourquoi nous avons appelé la compagnie « Hématome » : il y a quelque chose de très concret, de béton, dans lequel on se cogne. »

Une réflexion sur le déchet, sur le pastique, traverse le dernier acte de la pièce de Matthew Hartley ; ce questionnement est celui que souhaite prolonger Eva Provence dans ce nouveau projet, avec une scénographique qui serait intégralement constituée de plastique. De quoi nourrir la réflexion et la créativité pour les mois à venir.

Pierre MONASTIER

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Prix de la Fondation Banque Populaire Rives de Paris – Eve-Anne Jade et Eva Provence
Crédits : Daniele Duella