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Forum Mondial de l’Économie Sociale : Bacchus ou Calvin ?

Forum Mondial de l’Économie Sociale : Bacchus ou Calvin ?
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Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur des sujets notamment en lien avec l’ESS.



[Tribune libre*]

Le Forum Mondial de l’Économie Sociale (GSEF 2018) s’est tenu à Bilbao du 1er au 3 octobre. Selon les organisateurs, il a rassemblé 1 700 participants venus de 84 pays différents. Comme il s’y tenait jusqu’à six ateliers en parallèle, je n’ai pu assister qu’à une petite partie de tout ce qui y a été présenté – mais assez tout de même pour alimenter plusieurs chroniques à venir. Je m’en tiendrai aujourd’hui à un aspect ancillaire, mais important : la convivialité.

Naguère, tout congrès scientifique se devait de mettre à son programme une soirée de gala, et, quand la ville hôte se trouvait être un site remarquable, une sortie culturelle ouverte à l’ensemble des participants, sur le temps des travaux, et non réservée à la seule distraction des accompagnants. Cela contribuait grandement à l’attrait de ces rendez-vous studieux, et c’était le meilleur moyen de faciliter les contacts et les échanges entre congressistes.

Peu à peu les soirées de gala ont disparu. Trop cher, ringard, a-t-on dit en guise de justification ; la véritable raison étant la difficulté de trouver des salles ad hoc, pour des effectifs toujours croissants. Quant aux visites culturelles, on les a progressivement rejetées hors du temps des travaux, avant ou après, et sous-traitées à des organisateurs extérieurs. Puis les pauses-café se sont raréfiées, pour caser plus d’interventions dans des journées de plus en plus chargées. Et le déjeuner lui-même s’est vu simplifié, raccourci, ramené à un simple pique-nique sur le pouce.

L’Économie Sociale a suivi ce mouvement. Je me souviens de congrès, nationaux ou internationaux, où le buffet était le moment le plus important. Personnellement, j’y trouvais mon compte. L’esprit et le souffle coopératifs se combinent à merveille avec le champagne. Grâce à la magie des bulles, les langues se délient, les amitiés se forment, les points d’accord et de désaccord émergent clairement de leur gangue de pudeur convenue et de langue de bois ; et le bénéfice collectif qui en résulte est très largement supérieur au coût intrinsèque des agapes. Nul besoin de recourir à des outils sophistiqués de « mesure de l’impact social » pour en convenir.

Et puis, si vraiment il n’y a pas assez de budget pour le champagne, du Saumur Champigny ou du Pouilly Fumé font aussi bien l’affaire.

Mais l’Économie Sociale, victime en quelque sorte de son succès, attire désormais par centaines des jeunes universitaires, chercheurs, cadres et gestionnaires dans ses organisations, lesquels n’ont jamais connu que la malbouffe des facs et qui, indifférents tant à la chaleur des banquets qu’aux plaisirs du palais, restent dans leur bulle et ne s’intéressent à autrui qu’autant que leur univers professionnel est directement concerné.

Paradoxalement, ces nouveaux venus savent gloser à la perfection sur les « valeurs » de l’Économie Sociale, mais ils en sont, par leur comportement égocentré, l’antithèse absolue.

Récemment, par deux fois, je participai à des journées d’Économie Sociale à Bruxelles, où le vin était prohibé. Pour éviter que d’aucuns s’endorment lors des séances de l’après-midi ? Ou de peur que quelque dignitaire européen connu pour être sensible aux attraits de la dive bouteille ne monte à la tribune en état d’ébriété avancée, plongeant ainsi l’institution dans la risée et le scandale ? Je crains qu’il ne s’agisse plutôt d’un signe de l’influence croissante, au sein de l’Économie Sociale et des galaxies qui l’entourent, du parti de la Tempérance, ces gens aussi joyeux que pouvait l’être Charles Gide, et partout soucieux d’imposer leur lugubritude à tout le monde. Si nous ne mettons pas hors d’état de nuire ces ayatollahs de l’eau claire, nous ne tarderons pas à nous voir imposer le véganisme. Il faut réagir rapidement !

Car à Bilbao, c’était pire encore qu’à Bruxelles. Non seulement il n’y avait pas de vin, mais aucun substitut n’était proposé. Seules des bonbonnes d’eau de source et des gobelets en carton étaient offerts aux participants, c’était bien assez pour eux puisque le repas (pardon, le lunch) se limitait à des boîtes en carton contenant divers barquettes en plastique, façon malbouffe TGV. Tout cela afin de permettre de récupérer du temps de la pause méridienne pour y caser quelques présentations supplémentaires. Je me suis éclipsé pour rejoindre en solitaire un restaurant digne de ce nom, et fort amusé de constater que nombre d’interventions au congrès portaient sur l’alimentation saine et durable, les circuits courts, l’agriculture bio, le recyclage et la diminution des déchets à leur source. Belle cohérence, qu’exhibaient ces « boîtes à lunch » souvent à peine entamées, s’entassant par centaines en d’impressionnants terrils d’ordures, dégorgeant leurs emballages plastiques en tous genres et leurs douceurs chocolatées produites par de lointaines multinationales.

Insulte à l’agriculture locale, à l’excellence de la gastronomie basque, et surtout aux viticulteurs. Car comment peut-on ignorer que la coopération viti-vinicole est l’un des piliers historiques de l’Économie Sociale ? Souvenons-nous des pionniers de Maraussan, jadis loués par Jean Jaurès ! On m’objectera que, piliers historiques, les ligues anti-alcooliques l’ont été aussi, notamment dans l’Angleterre du dix-neuvième siècle. Fort bien, mais toujours dans cette même Angleterre, les livrets de conseils distribués aux coopérateurs contenaient (au moins jusqu’en 1950) des textes de chansons à la gloire de leur Mouvement. Ainsi donc, les sociétaires étaient-ils encouragés, dans leurs assemblées coopératives, non seulement à fraterniser dans la bonne humeur, mais à chanter ensemble. Je n’en demande pas tant. Mais qu’au moins l’Économie Sociale ne se ferme pas aux bénéfices de la convivialité. Elle aurait tant à perdre en y renonçant.

Personne n’a jamais obligé à y goûter ceux qui n’aiment ni le bon vin ni la bonne chère. Alors pourquoi, dans l’autre sens, les pisse-froid devraient-ils imposer aux bons vivants leurs tristes mœurs ?

On aurait du mal à trouver lequel des douze dieux de l’Olympe personnifie au mieux les attentes, les espoirs et les vertus que l’on associe aujourd’hui à l’Économie Sociale. Même en étendant notre recherche à toutes les divinités secondaires, aux Muses et aux Charites, la quête reste vaine. En revanche, depuis les plus lointaines origines, le bien-être ensemble et l’entrain collectif avaient leur dieu, leur intercesseur et protecteur, Dyonysos. On en est toujours là. Sans sa dimension dyonisiaque, l’Économie Sociale vaudrait-elle la peine d’être vécue ?

Et je ne résiste pas, pour clore ce cri du cœur, au plaisir d’évoquer notre grand Charles :

Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :
Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumière et de fraternité !

[…]

En toi je tomberai, végétale ambroisie,
Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,
Pour que de notre amour naisse la poésie
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur !

Philippe KAMINSKI

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* Faut-il le rappeler ? Les tribunes libres n’engagent que leurs auteurs, dans la limite du respect de la loi.



 

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