Fragiles et précaires par nature, les compagnies émergentes peuvent désormais compter sur un nouvel acteur à leur service : la société de production alternative Instants Libres. Rencontre avec l’un de ses fondateurs, Vincent Pavageau.

Alors qu’il fréquente assidument les réseaux d’émergence, le metteur en scène et danseur Vincent Pavageau est conduit à poser un constat clair. « Les compagnies en train de se former font face à un manque à la fois de formation et de temps sur tout ce qui concerne la production et la diffusion, explique le jeune cofondateur – avec la dramaturge et comédienne Zelda Bourquin – d’Instants Libres. Or la mise en œuvre d’un projet artistique demande un développement parfois long. »

Instants Libres, qui se définit comme une “structure de production alternative”, porte cette mise en œuvre des projets artistiques, afin que les créations ne soient pas des œuvres à obsolescence programmée. « On dit souvent dans le milieu que la première création est une carte de visite, de sorte qu’elle n’est jouée que rarement, insiste Vincent Pavageau. Nous voulons valoriser ces premiers gestes, qui méritent souvent d’exister sur un plus long terme. »

Deux dimensions s’inscrivent d’emblée dans la philosophie d’Instants Libres : la gouvernance collective et la mutualisation.

Une gouvernance collective

Instants libres est une association de loi 1901, avec un conseil d’administration qui comprend un membre de chaque compagnie adhérente. « L’idée est de répartir les pouvoirs, contrairement à une boîte de production et de diffusion classique, détaille Vincent Pavageau. C’est en ce sens que nous parlons de structure de production alternative, car nous visons un équilibre des pouvoirs : les compagnies sont parties prenantes des décisions qui sont prises au sein de la structure. »

Le conseil d’administration valide ou non les directions que propose l’équipe permanente d’Instants Libres constituée à ce jour, en plus de Vincent Pavageau, de Charlotte Weidmann pour la partie production, Sylvain Eloffe pour l’administration (paye et gestion comptable) et de la graphiste Anaïs Ocler. Christiane Boua, responsable des relations publiques aux Francophonies en Limousin, et Marjanna Dari, administratrice de la Métive à Moutier-d’Ahun, en forment le bureau.

Le mode de décision, original, consiste en l’absence d’objection et non en un consensus ou une unanimité. « Si un projet ne concerne que quelques compagnies mais que les autres membres ne sont pas contre son développement, alors il est mis en œuvre. »

La mutualisation au service de la production et de la diffusion

La structure de production alternative souhaite proposer, à la manière d’un groupement d’employeurs (mais sans la même structuration juridique), des salariés compétents et mutualisés pour toutes les compagnies qui adhèrent à l’association.

Les domaines couverts par Instants Libres sont larges. « Nous apportons une véritable expertise de production et de diffusion, de la création du projet artistique à la recherche de subventions, en passant par la mobilisation de partenaires, précise Vincent Pavageau. Concrètement, nous entretenons des réseaux, identifions l’existant, rédigeons des dossiers pour des financements, gérons l’administratif, organisons des formations pratiques… »

Entre le FONPEPS, la SPEDIDAM, l’ADAMI, la SACD, les différentes collectivités territoriales, etc., il y a effectivement de quoi être rapidement perdu ! Instants Libres prend en charge ce travail pour chaque compagnie, privilégiant le sur-mesure, ce qui est possible financièrement grâce à la mutualisation des besoins.

Une ligne artistique centrée sur le monde contemporain

Les compagnies Hors Jeu de Sophie Lewisch, des Taché·e·s d’Adèle Bensussan, Meta de Flora Gaudin, Yvonne III de Claire Chastel, Askell d’Emmanuelle Perron ou encore le collectif Champ libre de Charles Meillat… Ce sont près d’une dizaine de structures qui ont déjà intégré l’association.

Sur la forme, Instants Libres accueille des genres très différents tels que le théâtre, la danse, le cirque, la marionnette et la magie ; mais sur le fond, politique, elle revendique « une semi-ligne artistique ». « Nous recherchons des artistes qui produisent des œuvres proches de ce qu’ils et elles sont humainement dans la vie, développe Vincent Pavageau, c’est-à-dire qui vont chercher, à la fois dans l’art et le politique, ce qu’ils ont envie de voir bouger dans le monde, sans toutefois imposer leur regard. »

Dans les faits, lorsqu’on regarde de près les projets défendus par Instants Libres, on s’aperçoit qu’ils sont presque exclusivement portés par des femmes et des personnes LGBT. Vincent Pavageau se défend néanmoins d’en faire une ligne artistique. « Ce sont des sensibilités qui me sont propres et des personnes faisant partie de mon entourage, répond-il. Mais c’est loin d’être exclusif ! Nos projets ont surtout en commun d’être très contemporains, avec des auteurs et autrices vivants, des écritures contemporaines et des problématiques progressistes liées à ce qui se joue en ce moment même dans nos sociétés. »

Un système qui mise sur la solidarité

Destinée à l’accompagnement de compagnies émergentes, l’association porte et défend exclusivement des premiers, deuxièmes ou troisièmes spectacles, du moins pour les structures qui adhèrent à Instants libres. Car la structure de production souhaite ensuite prolonger son soutien pour les compagnies qu’elle a défendues dès leurs débuts, quel que soit le nombre de créations déjà réalisées.

L’adhésion à l’association ne comprend pas de cotisation fixe préalable : liberté est laissée à chaque compagnie de verser ce qu’elle peut et veut. Le mode de rémunération du travail réalisé par Instants Libres se fait à travers un pourcentage des dates de représentations (10 %) ou au prorata des subventions de fonctionnement obtenues par les compagnies pour l’emploi en administration, production et diffusion.

«  Nous ne prélevons pas d’argent sur ce que la compagnie faisait déjà, mais sur ce qui est apporté du fait de nos compétences, conclut Vincent Pavageau. L’enjeu d’un tel fonctionnement est de ne pas jamais mettre en danger une compagnie émergente, tout en donnant les moyens à l’association d’assurer un travail de qualité à leur service. Ce système repose totalement sur la solidarité. »

Pierre GELIN-MONASTIER

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Instants Libres

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Photographie à la Une : Lazarus, spectacle des Chevaliers d’Industrie, compagnie membre d’Instants Libres (© DR)