Depuis sa rencontre avec Andrew Payne, Robert Plagnol n’a de cesse de vouloir porter les textes sur les planches françaises, non comme metteur en scène, mais comme traducteur et comédien : depuis les courtes pièces Synopsis et Squash en 2006, dans une mise en scène signée par Patrice Kerbrat, avec Benjamin Boyer pour lui donner la réplique, Robert Plagnol approfondit la langue brève et acérée du dramaturge anglais.

L’écriture théâtrale anglaise connaît, depuis quelques (dizaines) années, un renouvellement, un foisonnement impressionnant. Outre l’incontournable Harold Pinter, nous ne pouvons pas manquer de penser à David Grieg, Gregory Burke, Simon Stephens, Anthony Neilson, Alice Birch, Alistair McDowell, Sam Holcroft, Lucy Kirkwood, ou encore Matt Hartley, que j’ai eu l’occasion d’interviewer, et Andrew Payne.

Efficacité obsessionnelle d’une tradition dramaturgique anglaise

Citer Matt Hartley et Andrew Payne côte à côte n’est pas anodin : les deux écrivains ont en commun le goût de la parole ramassée, courte, incisive… M’inscrivant dans un héritage qui goûte l’emploi de l’adjectif à la fois essentiel et inutile, parce que substantiellement poétique, je peine toujours à recevoir cette efficacité stylistique, épuré jusqu’à l’obsession.

Il y a néanmoins une forte nuance entre Matt Hartley et Andrew Payne. Le premier regarde ses personnages de très près, avec une froideur qui avoisine l’absence – apparente – de profondeur. Son écriture syncopée crée des personnages avec juste ce qu’il faut d’épaisseur, afin de ne pas les réduire à une compréhension psychologique. Le second développe une écriture scénaristique, presque totalement dialogale, procédé dont il est coutumier puisqu’il écrit pour la télévision et le cinéma : la parole attend son incarnation concrète, la chair du comédien aussi bien que l’environnement scénographique.

Dans le deux cas, quotidien misérable et tragédie contemporaine s’étreignent sûrement, créant un étau étouffant, sans emphase ni ardeur, tant pour les personnages que pour les spectateurs.

Nous l’avons écrit précédemment : Robert Plagnol se saisit à nouveau d’un texte d’Andrew Payne, après Synopsis et Squash, après En réunion, avec Patrice Kerbrat et Swann Arlaud, après Le Plan B, mis en scène par Michel Fagadau, avec Aure Atika, Natacha Régnier et Thomas Chabrol. Pour cette nouvelle pièce, La femme de ma vie, que nous avons vue dans un salon du magnifique Hôtel d’Europe à Avignon, il collabore avec le réalisateur Gilles Bannier, auteur notamment d’Arrêtez-moi là, sorti il y a deux ans, avec Reda Kateb, Léa Drucker et Gilles Cohen.

Une pièce cinématographiée

La femme de ma vie d'Andrew Payne, MES Gilles Bannier, avec Robert Plagnol (affiche)Entre un dramaturge scénariste, un metteur en scène réalisateur et un comédien qui évolue avec aisance de la télévision au théâtre, cette pièce ne pouvait manquer de développer des codes propres au cinéma. Dans un univers de velours bleu – et l’allusion à David Lynch n’ira malheureusement pas plus loin, à un crocodile près, qui instille un peu de son univers fantastique dans une histoire assez convenue –, Robert Plagnol commence son récit de l’attente, celle de sa femme, celle de son avenir aussi, conditionné au retour de cette dernière, en qui il met toute sa confiance.

C’est l’histoire d’un homme qui vient des classes populaires et qui aime le bon goût, le luxe et les chaussures raffinées, d’un enfant terrorisé par son père qui le voit déjà en prison (il ne se trompe pas) et d’une mère criarde et à la vulgarité dessinée, d’un jeune homme sauvé par une femme sublime rencontrée dans le bar où il travaille, une femme qui le baptise et lui donne sa direction, à l’égal de Dieu dans l’Ancien Testament – Abra(ha)m et Sara(h) –, qui le sauve à l’égal du Christ dans le Nouveau – Simon devenu Pierre. Une femme qu’il épouse, attend, et qui n’arrive jamais – ultime jeu de dupes ?

Robert Plagnol est ce Francis, brute à ces heures, lecteur passionné, parfois à moitié, voiturier impulsif et dandy en puissance. Son jeu, un brin monotone, se déploie par à-coups, d’une voix volontaire, à l’image de cet être désemparé qui pense conquérir la vie quand il ne fait, in fine, que la subir tragiquement. Plusieurs spectateurs, durant la représentation à laquelle j’ai assisté, ont souri, voire ri, en entendant la crudité de son langage ; je n’y suis malheureusement que trop habitué. J’ai souri, parfois, peu. Ce qui ne retire évidemment rien à la performance de ce comédien qui tient son personnage jusqu’au terme abrupt de la pièce.

Un entre-deux parfois hésitant

Rideau bleu, fauteuils bleus, costume bleu signé Paul Smith, jusqu’au mot « bleu » qui scande à intervalles réguliers la traduction du texte… L’univers est celui du thriller, du polar noir (et bleu). Robert Plagnol évolue au milieu de ces codes identifiés, mais il manque la surprise, l’inattendu, peut-être une angoisse que permettraient les ombres cinématographiques, les effets spatio-temporels qui mettent le personnage dans un autre temps, un autre lieu.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce seul en scène mériterait un second comédien, pour appuyer les effets cinématographiques désirés. Le fait de s’adresser au public ne suffit pas, puisque le procédé est largement repris derrière la caméra, fondant parfois même la nature d’une œuvre, telle la série House of Cards. Le dédoublement serait une possibilité scénique pour faire théâtralement ce que le cinéma fait techniquement.

Les variations de rythmes et les silences revêches semblent parfois hésitants, voire artificiels, malgré les talents indéniables du comédien, malgré une création lumière intéressante, comme si cet entre-deux – entre cinéma et théâtre – manifestait une absence de choix définitif pour l’un ou l’autre. Un second comédien – une ombre dans le présent, une réminiscence du passé – pourrait créer l’écho, le décalage, la surprise, tout en soulignant la force du jeu de Robert Plagnol.

Nous gardons néanmoins ces beaux moments durant lesquels le texte – ainsi que la comédien l’interprétant – glisse doucement et infailliblement vers une folie enfouie, effleurée avec finesse.

Pierre MONASTIER

 



  • Création : 2018
  • Durée : 1h20
  • Public : à partir de 12 ans
  • Texte : Andrew Payne
  • Mise en scène : Gilles Bannier
  • Avec Robert Plagnol
  • Scénographie : Broo
  • Création lumière : Franck Thévenon
  • Création son : Michel Winogradoff
  • Costumes : Paul Smith

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Tournée

– 6-29 juillet : Hôtel d’Europe à Avignon – tous les jours à 18h45 (relâche les mardis)

La femme de ma vie d'Andrew Payne, MES Gilles Bannier, avec Robert Plagnol



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