Il faut que notre action se déroule l’été. Un été magnifique. Avec un soleil de plomb. Allons faire une petite promenade. À l’ombre. Avec un bâton.

Arrêt Buffet

Pour commencer, il faut prendre un bâton. Une branche de noisetier, bien droite, fera l’affaire. C’est solide le noisetier, ça ne se laisse pas impressionner par la pluie, la canicule, le gel et toutes les espiègleries de la nature. C’est un bâton pour la vie à partir du moment où vous ne l’oubliez pas contre un arbre pendant que vous contez fleurette. Il serait également désolant de l’égarer dans un quelconque buisson. Dieu sait si la forêt regorge de buissons quelconques pendant la cueillette des champignons. Je vous déconseille aussi fortement de jouer avec votre chien, fidèle compagnon à l’humeur fantasque, avec votre bout de bois préféré à l’utilité avérée. Car, il faut le savoir, le chien ne ramène pas toujours le bâton. Sans être la réincarnation de Spartacus, il peut trouver lassant de jouer toujours au même jeu depuis tout petit. C’est un constat douloureux à admettre, surtout quand c’est son propre chien, mais certains clébards, le mot clébard est ici utilisé pour éviter une répétition malheureuse, certains clebs (idem) n’ont aucun flair ! Et j’en ai croisé quelques-uns dans ma vie qui étaient carrément cons à la vue basse.

Nous avons le bâton. C’est bien. Maintenant, il faut que notre action se déroule l’été. Un été magnifique avec un soleil qui ne fait pas dans la nuance. Un soleil de plomb qui écrase tout sur son passage.

Allons faire une petite promenade. À l’ombre. Avec le bâton.

Comment allons-nous nous habiller ? Ce n’est pas une question futile. Si l’habit ne fait pas le moine, il y contribue. Personnellement, j’opterai pour le T-shirt en coton et le short. Je pense, après mûre réflexion, que ce choix est bien plus judicieux qu’une veste en tweed et un pantalon en velours côtelé. Pour le haut, nous pouvons préférer la chemisette en lin. Très agréable, et pour tout dire, bien plus élégante qu’un T-shirt informe estampillé Chicago Bulls. En ce qui concerne le short, il y a short et short. Tout d’abord, nous avons le short en coton, bleu de préférence, une poche à droite, à gauche et derrière (fesse droite) avec un petit bouton, le classique, qui s’arrête juste au-dessus du genou. Ce n’est pas à se taper la tête contre les murs mais c’est discret et fonctionnel. Ensuite, nous avons le short tout droit sorti des années 1970. Pour cela, il suffit de se remémorer l’épopée des verts, Geoffroy-Guichard, la finale à Glasgow, les poteaux carrés et Jean-Michel Larqué avec ses petits camarades, pour se rendre à l’évidence… Autant le maillot des joueurs de Saint-Étienne était agréable à l’œil, si mes souvenirs sont exacts, il était vert, autant le short blanc en polyester au ras des pâquerettes était d’un ridicule achevé. Et le ridicule a cette particularité que même quand il est achevé, il est encore vivant.

Pour les pieds, munis de leurs adorables petits orteils, essayons d’éviter à n’importe quel prix, même si ça doit coûter un peu cher, essayons d’éviter les chaussures de ville avec les chaussettes noires qui remontent jusqu’au bas du mollet. Je vous assure que même avec des chaussettes blanches le résultat ainsi obtenu n’est pas à la hauteur de vos espérances. Pourquoi ne pas choisir des espadrilles ? C’est sympa, les espadrilles ! De la toile et de la corde tressée ! Ça sent le festival estival, la fiesta, la féria, la plage, le barbecue. Je tiens à préciser que je ne suis pas un ami de monsieur Espadrille, je ne le connais pas, je ne l’ai jamais vu, même de loin et de dos.

Nous ne pouvons pas nous quitter sans aborder deux questions essentielles, existentielles concernant la promenade. Premièrement, est-ce que la promenade est un plaisir solitaire ?

Bonne question. Deuxièmement, est-ce que la promenade doit suivre impérativement le déjeuner ? Je vous remercie de me l’avoir posée.

Pour répondre à la première question, il est bien évident que la promenade peut se pratiquer à plusieurs, et dans ce cas bien spécifique, vous en conviendrez avec moi, nous ne pouvons plus parler de plaisir solitaire. L’inconvénient majeur de la promenade en groupe provient du fait que les promeneurs parlent entre eux. C’est inévitable. On ne peut tout de même pas leur demander de se taire. Ils discutent de leurs problèmes de couple, des enfants qui grandissent, de la voiture qui fait un drôle de bruit. Des sujets qui ne sont pas inintéressants, il faut bien le dire, mais qui dénaturent le caractère profond de la promenade. La possibilité, pour une fois, d’être peinard sans personne autour !

À propos de la deuxième question, les avis sont partagés. Certains aiment se promener juste après le lever dans la nature en train de s’éveiller. D’autres juste avant le déjeuner afin de s’ouvrir l’appétit. Beaucoup d’entre nous apprécient se promener après le déjeuner, estimant que la promenade est un dessert supplémentaire. Pour la plupart des gens du sud, la seule, la vraie, l’unique promenade, c’est celle qui suit le dîner, à la fraîche, après la chaleur étouffante de la journée.

Au fond, chacun fait bien ce qu’il veut. Car la promenade est extérieure mais elle est surtout intérieure. Et nous n’aurons pas assez d’une vie pour faire le tour du propriétaire.

Philippe TOUZET

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Auteur de théâtre, scénariste de fictions radio, président des Écrivains associés du théâtre (E.A.T) de 2014 à 2019, Philippe Touzet tient une chronique bimensuelle dans Profession Spectacle depuis janvier 2021, intitulée : « Arrêt Buffet ».



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