L’histoire d’une pièce de théâtre, comme toutes les histoires de création, est surtout et avant tout l’histoire de l’homme ou de la femme qui crée à un moment donné dans sa vie. Un moment donné aussitôt repris.

Arrêt Buffet

Dernièrement, une jeune compagnie m’a contacté pour monter une de mes pièces… Comme ça, en pleine pandémie, théâtres fermés depuis des mois et quand ils ne sont pas fermés, ils sont occupés… Les gars, ils m’appellent pour monter une de mes pièces… Peur de rien, sénilité précoce, inconscience à tendance suicidaire. Ils avaient lu la pièce, il y a quelques jours, mais moi ça faisait un bail que je l’avais écrite… Ils m’en parlaient avec fraîcheur, enthousiasme et je répondais par une succession de borborygmes qui auraient pu, à la longue, devenir vaguement offensants… Je décidai de remettre l’église au milieu du village.

– Bon, écoutez, je relis ma pièce ce soir et je vous rappelle demain, ok ?

– Vous vous souvenez pas de votre pièce ?

– Non… Tout du moins, pas dans son intégralité… Par exemple, le passage dont vous m’avez parlé tout à l’heure, je ne m’en souviens pas bien…

Et là, j’ai senti que le gars, à l’autre bout du fil, il était en train de se dire que les trois confinements ne m’avaient pas fait du bien ou alors… Ou alors, je n’étais pas le bon Philippe Touzet…

L’histoire d’une pièce de théâtre, comme toutes les histoires de création, est surtout et avant tout l’histoire de l’homme ou de la femme qui crée à un moment donné dans sa vie. Un moment donné aussitôt repris.

Nous sommes en 1988. Eh oui…

J’étais en troisième année chez Florent et je revenais tout juste de trois cent soixante-cinq jours de joyeuse camaraderie et de franche rigolade au 114e régiment d’artillerie de Saint-Maixent L’École, École nationale des sous-officiers d’active. Après avoir passé un an à patauger dans la boue, à manger de la soupe dans mon casque lourd et à dormir sur du béton par moins 18 degrés, j’avoue que j’ai eu un peu de mal à renouer le contact avec Molière et mes amis apprentis comédiens…

En fin d’année, dans le cadre des ateliers d’élèves, je décidai d’adapter et de mettre en scène la nouvelle Le mur de Sartre… L’histoire d’un homme jeté en prison par les franquistes durant la guerre d’Espagne et à qui on demande de livrer son chef de réseau. S’il dénonce son supérieur, il est libre sinon c’est le peloton d’exécution. L’homme va mentir et il sait très bien où son mensonge va le mener… Il raconte que son chef est caché dans tel cimetière de la ville. Et après, il attend. Il attend la mort. Au petit matin, les franquistes viennent le chercher et le jettent dans la rue. Il ne comprend rien. Quelques temps après, il apprend que son chef a été arrêté dans le cimetière où il était venu se recueillir sur la tombe de sa mère. Au mauvais endroit, au mauvais moment. En fait, c’est moi qui me suis pris le mur. De face. Je ne suis pas arrivé à adapter cette nouvelle.

Comme j’avais vingt piges et que la notion même du doute n’était pas encore parvenue jusqu’à mon cerveau, je me suis dit, je vais écrire une pièce de théâtre qui se passe en prison avec des détenus politiques. Voilà. Je me suis donc mis à écrire partout, tout le temps, j’ai trouvé ça extraordinaire, magique. Mieux que tout. Je me souviens très bien de cette énergie et de cette fièvre qui animaient mes premières journées d’écriture… J’ai écrit Au bout de tout en trois semaines. En revanche, je ne m’en sortais pas avec la dernière scène. J’ai conçu dix-huit fins possibles. Le pote avec qui je partageais un placard au sixième étage d’un immeuble pourri devenait fou. Tous les matins, au p’tit déj, c’est-à-dire vers 13-14 heures, dans le meilleur des cas, je lui lisais un dénouement différent. C’était un temps déraisonnable où l’on mettait les verres à table. Après le café, on passait rapidement à du brutal. On parlait beaucoup, on buvait pas mal et on bouffait du théâtre à longueur de journée.

Ce qui est bien quand on n’a pas de production, quand on ne paie pas les gens qui travaillent, c’est que les choses vont beaucoup plus vite… À peine un mois après avoir écrit le mot fin, je commençais les répétitions de Au bout de tout. Dès l’origine, pendant l’écriture, j’avais pris la décision de jouer dans ma pièce et de la mettre en scène. Comme je l’ai écrit plus haut, à l’époque, le doute n’était pas mon voisin de palier. Mon texte comprenant quatre personnages, quatre hommes, trois copains de cours rejoignirent l’aventure.

J’ai mis beaucoup de temps avant d’écrire des personnages féminins. Une question de maturité et de cicatrices. Peut-être, pas sûr…

La pièce devait se jouer fin juin dans le cadre des ateliers d’élèves de troisième année.

La première lecture de Au bout de tout se déroula au théâtre du Rond-Point. Dans la petite pièce avec verrière, au premier étage, sur le devant du théâtre. Petite pièce aujourd’hui dissimulée de l’extérieur par un grand panneau annonçant les spectacles de la saison. Panneau qui défigure l’entrée du bâtiment. Première lecture pour les comédiens. Mon premier travail de table. Je n’avais même pas encore eu le temps de dactylographier mon texte. Succession de feuilles volantes de toutes dimensions et d’origines diverses… Pages arrachées d’agenda, calepin… Deux des comédiens jouaient au Rond-Point, dans Lorenzaccio, mise en scène de Francis Huster. Ce qui facilitait bien nos affaires car louer des salles de répétitions, c’était hors de question. La production pouvait, à la limite, payer quatre cafés avant la répétition et quatre cafés après mais elle ne pouvait guère aller plus loin… Mes deux camarades ont donc carrément demandé l’autorisation de répéter l’après-midi dans la grande salle qui ne s’appelait pas encore « Renaud-Barrault », dans le décor de Lorenzaccio… Et on nous a donné l’autorisation. C’était un beau cadeau. Et c’était aussi une autre époque. M’étonnerait qu’aujourd’hui, on s’accorde la fantaisie de permettre à quatre apprentis comédiens de venir répéter dans la grande salle au beau milieu du décor du spectacle à l’affiche… Bien sûr, c’était la première fois que j’entendais mes mots dans la bouche des comédiens, que je mettais en scène mon propre texte, que j’assistais jour après jour à la métamorphose de mes personnages de papier en êtres de chair et de sang, c’était étrange… Dans cette grande salle obscure, nous étions hors du temps, entre l’écriture et la représentation, au cœur de la matrice. Étrange aussi le fait d’oublier, pendant les répétitions, qu’on joue son texte, d’oublier qu’on met en scène sa pièce, de se confronter en tant que metteur en scène à son univers d’auteur et de trouver des réponses non pas sur le papier mais sur le plateau.

Durant une des répétitions, je sentis les comédiens se tendre, leur jeu devenait plus haché, les intentions étaient moins nettes, ils semblaient céder à une nervosité que je ne comprenais pas. Pourtant, c’était une scène qui roulait plutôt bien… Je perçus un léger bruit, je me retournai et je vis Jean-Louis Barrault assis deux rangs derrière moi. Continuez, me dit-il, continuez. Facile à dire. Il est resté parmi nous une grosse heure. Les comédiens se détendirent, tant mieux pour eux, car moi, c’était plus un dos que j’avais, c’était une dalle de béton armé… Puis il s’est levé, les comédiens se sont arrêtés, je me suis levé, il m’a fait signe de me rasseoir, continuez, continuez…

Et nous avons continué. Je continue.

Les prénoms de mes quatre personnages, Manu, Fred, Patrice, Stéphane étaient les prénoms de mes quatre meilleurs amis du temps de l’enfance et de l’adolescence dans mon petit village girondin. Plus de vingt après, nous nous sommes tous perdus de vue… Tout ce qui me reste d’eux, ce sont leurs prénoms sur du papier. Dans un livre. Sur une étagère.

Tenez-vous bien ! Nous allons faire un bond dans le temps. Nous sommes maintenant en 2002… Entre 1988 et 2002, j’ai pas mal écrit mais je n’osais pas envoyer mes textes à des maisons d’édition… Et comme j’avais une compagnie, mes pièces allaient directement du producteur au spectateur. Ça m’allait comme ça… Jusqu’au jour où des potes m’ont dit que non ça n’allait pas du tout comme ça et qu’il fallait que je me bouge !

Quand Sabine Chevallier, la directrice de la collection Théâtre des éditions Espaces 34, me contacta, j’étais en plein déménagement… Je lui avais envoyé, quelques mois auparavant, ma dernière pièce C’est ma terre et c’est les miens. Elle me dit tout le bien qu’elle en pensait, merci c’est très gentil, mais qu’elle ne pourrait pas l’éditer, dommage, mais que… mais que quoi ? Elle voulait bien lire un autre texte de moi, mais bien sûr, je vous l’envoie de suite, merci et encore merci. Une fois raccroché le téléphone, le sourire béat qui remontait jusqu’aux oreilles se transforma en grimace tragique, le visage d’un homme frappé par le sort… Devant moi, près de soixante-dix cartons, du sol au plafond, se foutaient ouvertement de ma gueule. C’est toujours comme ça… Où est-ce que j’avais rangé mes manuscrits ? Surtout que j’avais eu l’idée lumineuse de ne rien écrire sur les cartons. J’ai toujours eu le sens de l’organisation. Après une bonne trentaine de cartons ouverts pour rien, je tombai sur un manuscrit de Au bout de tout. En d’autres temps, je n’aurais pas envoyé cette pièce, elle avait quatorze ans d’âge… Ce qui pour un whisky est plutôt sympathique me paraissait terriblement daté pour une pièce de théâtre. J’aurais porté mon choix sur une pièce plus récente, c’est sûr…

Quelques semaines plus tard, j’étais toujours dans les cartons mais à plusieurs centaines de kilomètres de mon ancienne adresse quand Sabine m’appela, de nouveau, pour m’annoncer la bonne nouvelle. Elle avait décidé d’éditer Au bout de tout. Ce fut un des plus beaux jours de ma vie. Je réalisais mon rêve d’enfant. Quand j’étais gamin et que je regardais les livres, serrés les uns contre les autres, sur la bibliothèque de mes grands-parents. Un mur de savoir si épais, si haut qui reculait à mesure que j’avançais… Et qui continue d’ailleurs de reculer à chacun de mes pas… Ça doit l’amuser.

Quand j’ai eu le livre entre mes mains, je l’ai regardé sous tous les angles, de près, de loin, je l’ai lu, relu, il sentait l’encre, le mot qui vient juste de naître…

– Bon, ok, je vous donne mon accord…

– Oh super ! Merci Monsieur !

J’ai remarqué, depuis quelques temps, les types d’une trentaine d’années m’appellent monsieur… Soit, c’est une génération qui ne plaisante pas avec la politesse soit je fais face à un processus temporel qu’il va me falloir surmonter…

– En revanche, Monsieur, vous vous en doutez, c’est pas avant 2023 et même peut-être début 2024…

Philippe TOUZET

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Auteur de théâtre, scénariste de fictions radio, président des Écrivains associés du théâtre (E.A.T) de 2014 à 2019, Philippe Touzet tient une chronique bimensuelle dans Profession Spectacle depuis janvier 2021, intitulée : « Arrêt Buffet ».



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