Cet été, mettons le feu aux plateaux de théâtre avec nos mots et nos corps. Montrons que nous sommes essentiels. Que sans nous les hommes et les femmes se retrouveraient seuls face au ciel. Un ciel vide. Nous sommes les nuages.

Arrêt Buffet

Avant le début d’une représentation, tous les comédiens et toutes les comédiennes ont leurs habitudes, petits trucs, grosses superstitions, gris-gris pour se concentrer, pratiquer la délicate alchimie qui mène à l’incarnation d’un personnage. Et aussi pour affronter le public. Car on peut dire ce qu’on veut, se pointer sur un plateau, que cela soit devant 10 personnes ou 500, ce n’est pas naturel. On est plus près du tir aux pigeons que d’une discussion amicale dans un salon de thé.

L’air de rien, ça sert à ça les années de formation, les mois de répétition. On a beau retourner le schmilblick dans tous les sens, passer des heures à tracer des équations sur un tableau noir, on en vient toujours à la même conclusion. Comédien, c’est un métier.

Alors, il y a ceux et celles qui passent des plombes devant le miroir, aux toilettes, qui s’endorment, qui fument (en cachette) clope sur clope, qui lisent des magazines, des romans, L’Équipe et maintenant, O tempora, O mores, leurs mails, leurs posts… Il y a ceux et celles qui se draguent gentiment, d’autres qui jouent aux cartes, qui téléphonent à la compagne, au compagnon, à maman, qui cherchent dans le guide du routard (ça c’est en tournée) le petit resto sympa pour après le spectacle, il y a ceux et celles, angoissés de nature, qui même après la centième, revoient leur texte, il y a ceux et celles qui sont d’une humeur de dogue et qu’il faut éviter à tout prix, ceux et celles (mais faut avouer surtout ceux) qui trouvent le moyen de regarder le début du match dans la régie avec les techniciens, il y a ceux et celles qui arrivent toujours en retard… Et ainsi de suite. Chaque comédien et chaque comédienne trimballe ses angoisses et fait ce qu’il peut pour les combattre, pour les surmonter.

Moi, je balayais. Comme je vous l’ai dit, à chacun ses manies. L’avantage dans les théâtres, c’est qu’il y a toujours un balai qui traîne avec personne au bout du manche… Juste avant le début de la représentation, à l’arrivée du public, derrière le rideau, je passais un petit coup de balai sur le plateau. La répétition de ce geste, en long, en large et en travers, me permettait de faire le vide. De plus, ce n’était pas une activité inutile, j’œuvrais pour la collectivité. Je peux vous dire qu’après mon passage, le plateau était nickel chrome.

De l’autre côté du rideau, bout d’étoffe, le public s’agite… Comédie humaine. Là aussi, il y a ceux et il y a celles… Qui estiment qu’ils sont trop près ou trop loin, qui se plaignent d’avoir un strapontin, qui cherchent désespérément une pièce de 5 centimes pour l’ouvreuse, qui toussent, qui parlent fort, O tempora, O mores, qui parlent fort au téléphone, des rires d’enfants, il y a ceux et celles qui trouvent le moyen de s’engueuler, qui mâchent des sandwichs, qui sucent des bonbons, qui se croient à la maison… De l’autre côté du rideau, quatrième mur visible qui ondule, se déplace au gré de l’inspiration et des respirations. Je passe un coup de balai.

Dans le spectacle vivant, il va être difficile de se passer d’un bon coup de balai. Le temps est passé, celui où on mettait la poussière et ce qui dérange sous le tapis. Depuis mars 2020, nous avons dû faire face à trop de mépris, d’indifférence, de divisions, d’incompétences et de comportements indécents provenant du ministère de la culture mais aussi de nos propres rangs.

Oui, il faut faire le ménage. Mais pas maintenant. C’est trop tôt ou trop tard. Cela dépend par quel bout on prend la longue-vue. Ce n’est pas le moment. D’un côté, l’Euro de foot, le Tour de France, les Jeux Olympiques, barbecue et rosé, coquillages et crustacés et de l’autre, les festivals d’été. Pendant un an et demi, nous avons fait la fourmi, ce qui ne nous ressemble guère, durant l’été laissons les cigales chanter !

À l’automne, il sera toujours temps de reprendre la lutte. Au moment où j’écris ces lignes, rien n’est réglé. Absolument rien. Nous faisons face à la politique du temps qui passe, du pourrissement de la situation jusqu’à ce que la pomme tombe de l’arbre. Au mois de septembre, nous serons à quelques mois de la présidentielle. La grande tentation du ministère de la culture sera, comme à son habitude en de telles circonstances, de fermer boutique en attendant des jours meilleurs. Des jours heureux…

Au mois de juin, la crise sanitaire est toujours là. Et nous nous dirigeons vers une crise sociale sans précédent qui, dans le spectacle vivant, sera redoutable.

Lumière. Ne fermons pas les yeux. Ne repoussons pas les problèmes à demain. Ne demandons pas aux autres d’être solidaires quand, dans la réalité, on ne pense qu’à sa survie professionnelle.

Nous sommes dans l’œil du cyclone. Une trêve.

On joue, feu ! Mettons le feu aux plateaux de théâtre avec nos mots et nos corps. Montrons, démontrons que nous sommes essentiels. Que sans nous les hommes et les femmes se retrouveraient seuls face au ciel. Un ciel vide.

Nous sommes les nuages.

Jouons avec le rire et les larmes, le silence et le bruit, les mots et les cris, jouons avec la lumière et l’ombre, jouons les textes des autrices et des auteurs de théâtre. D’aujourd’hui. Et d’hier. Le théâtre se moque du passé et du présent. Il est dans l’instant. Il navigue en plein éphémère. Il se nourrit des tempêtes et des orages. Chaque génération fournit les membres d’équipage. Pour une traversée qui nous traverse…

Depuis mars 2020, nous n’oublierons pas comment nous avons été traités. Il ne faut pas oublier. Mais maintenant, le temps est aux retrouvailles. Avec le public. Qui a besoin de nous comme nous avons besoin de lui.

Nous sommes le jeu. Nous sommes le feu. Laissons aux politiques le soin d’être des feux de paille. Nous sommes le feu d’artifice de l’été qui vient. Qui passe à travers les mailles. Qui va vers les étoiles.

On joue, feu ! Mettons le feu dans le cœur des hommes et des femmes. Une jolie petite flamme. Qui réchauffe et qui éclaire. Qui jamais ne devient poussière. Ni cendres. Toujours là. À l’état de braise.

Il suffit de souffler dessus et tout repart à la vitesse du vent sur la plaine, dans les vallées et sur les hauts plateaux de théâtre.

Philippe TOUZET

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Auteur de théâtre, scénariste de fictions radio, président des Écrivains associés du théâtre (E.A.T) de 2014 à 2019, Philippe Touzet tient une chronique bimensuelle dans Profession Spectacle depuis janvier 2021, intitulée : « Arrêt Buffet ».



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