Sophie Galitzine s’attaque dans Le fruit de nos entrailles aux questions du mariage et du couple. À contre-courant des modes actuelles, elle ose nous montrer comment ces réalités sont vécues par un couple chrétien. Une pièce qui mêle délicatesse et humour, non sans frôler le didactisme sermonneur par endroits. Du 5 au 28 juillet à Avignon, à la chapelle de l’Oratoire, à 12h30.

Publié le 23 janvier 2019 – Mis à jour le 5 juillet 2019

L’an dernier, Sophie Galitzine faisait salle comble au théâtre de l’Essaïon et en tournée avec un étonnant spectacle, Je danserai pour toi, qui avait comme cœur thématique sa conversion au christianisme et la foi en Dieu. Je m’y étais rendu sur le conseil d’une belle amie, malheureusement trop tard pour que je puisse en écrire une critique alors, remettant au second volet le passage à l’acte : l’histoire de Louison et Max, créée en ce mois de janvier au théâtre de l’Essaïon.

Au commencement était une crainte

Je redoute toujours ces spectacles qui veulent véhiculer à tout prix une thèse, soit de manière frontale, soit par le biais d’une figure historique admirée, parce que l’acte artistique se retrouve en soutien d’un message à propager – à « propagander ». Qu’importe presque le travail créatif, la recherche proprement artistique, pourvu que le message soit compris et validé par le public !

La déception n’est alors jamais bien loin : je m’en étais fait l’écho (trop ?) sévère dans Les Barbelés, pièce prétendument féministe, créée à la Colline à l’automne 2017. Mais bien d’autres spectacles, vus récemment, sur lesquels j’ai pris le temps d’écrire ou non, flirtent avec la limite idéologique : Rosa Liberté, sur Rosa Luxembourg, avait des relents de martèlement politique particulièrement pénible ; Charles Péguy le visionnaire, qui se voulait davantage une biographie respectueuse de son sujet, vire par endroits au didactisme, par essence a-théâtral ou péri-théâtral – on le sait par ces scènes d’ouverture du théâtre classique, de transition entre le monde réel et celui artistique, qui avaient le mérite de nous introduire aussi bien à l’histoire en cours qu’au temps propre du théâtre ; Yngvild Aspeli et sa compagnie Plexus Polaire ont présenté dans Chambre noire, avec un grand talent formel – grâce au jeu superbe de marionnettes et à la musique –, une Valerie Solanas plus que problématique sur le fond, puisque énonçant sans sourciller l’éradication de la moitié (masculine) de l’humanité.

Or j’aime le théâtre. J’aime les arts. Et je suis prêt à supporter bien des thèses s’il y a théâtre. S’il y a art. J’embrasse tout ensemble Polyeucte et Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, Paul Claudel et Heiner Müller, pourvu qu’il y ait du drame, de la distanciation artistique, un savoir-faire et un langage qui expriment comme tels, pourvu enfin que le spectateur soit laissé à sa liberté de comprendre, de penser, d’interpréter, de ressentir, de rêver, par conséquent à ses incertitudes, à son désarçonnement, à son étonnement, à son “Verfremdun” – terme allemand qui exprime si bien la distanciation propre à l’étonnement poétique et que l’on pourrait traduire littéralement par « l’étrangement ».

De la spécificité de l’écriture artistique…

Sophie Galitzine et Fitzgerald Berthon, le fruit de nos entraillesDans son précédent spectacle Je danserai pour toi, non sans qualité, Sophie Galitzine n’échappait malheureusement pas à cet écueil didactique, d’autant que ce seul en scène n’offrait pas d’altérité pour enrichir le jeu – l’acte théâtral et chorégraphique. La belle trouvaille du Fruit de nos entrailles est la présence de Fitzgerald Berthon, excellent contrepoint à la présence presque diaphane et aérienne, parfois irréelle, privée de son poids de chair et de sang, de Sophie Galitzine.

La scène s’ouvre sur un lendemain de mariage – un mois, un an, dix ans après l’engagement pris –, un réveil douloureux, une prise de conscience encore indéfinissable. S’ensuivent des étapes dansées entre Louison et Max, qui nous laissent espérer un théâtre vibrant, sans aucune thèse assénée, sans message décortiqué et explicité. La cuillère qui tourne dans la tasse de café exprime, simplement, efficacement, les évolutions du couple, sans qu’il soit besoin de tout dire, de tout expliquer, de tout analyser.

Hélas ! Voici le jeune couple devant le prêtre, qui leur explique en quelques minutes les grands enjeux du mariage : indissolubilité, fidélité, sainteté… L’humour seul ne suffit pas à nous sortir de la sensation d’un prêche amélioré, à la manière de toutes ces vidéos de prêt-à-penser que nous trouvons sur internet, destinées à nous expliquer telle ou telle idée de façon « déjantée » (terme à la mode, particulièrement laid et insignifiant, asséné comme un précieux sésame par la plupart des tracteurs d’Avignon et certains attachés de presse, sûrs alors de me faire fuir au plus loin).

Peut-être aurait-il fallu que les artistes passent commande à un écrivain, plutôt que d’écrire un texte fondé sur des notes de lecture prises à divers ouvrages de théologie et de spiritualité conjugale, à commencer par tout ce qui concerne « la théologie du corps », développée essentiellement par Jean-Paul II. Ou pour le dire autrement : lorsqu’il s’est agi d’écrire sa pensée théologique, le pape a produit encycliques et autres traités ; quand il a voulu faire acte littéraire, de théâtre ou de poésie, Karol Wojtyla a écrit La boutique de l’orfèvre, qui obéit – en tant qu’œuvre artistique – à une tout autre forme d’écriture.

Les scènes dansées, peu nombreuses, resserrent par ailleurs davantage autour du huis-clos conjugal que d’une chorégraphie nuptiale. Elles illustrent, réitèrent corporellement le discours qui vient d’être proféré, au risque de la redondance. Sans faire de ce spectacle ce qu’il n’est pas, à savoir une pièce chorégraphique, le spectateur aurait pu attendre des époux que, par leurs corps, leurs gestes, leurs mouvements, par l’ouverture et le don pléniers qu’il expriment dans la danse, Louison et Max manifestent et publient autrement que par la parole la fragile profondeur, la joie mêlée de douleur et de sacrifice du lien indissoluble qui les unit.

Au nom de l’amour, de la fidélité, de la parole donnée

Mais reconnaissons-le, la dynamique de l’ensemble est touchante. Ainsi lorsque l’épouse danse à l’intérieur des bras de l’être aimé, dessinant le dialogue entre l’homme et la femme, aussi bien que celui entre la sécurité et la liberté, l’enracinement et le mouvement, la prise et la déprise…

Certains traitements, tant verbaux que corporels, sont particulièrement fins, tel celui de la peur (avec une réserve dans la mise en scène que nous énonçons plus loin), ou encore l’expression des rythmes qui altèrent nécessairement toute relation : « L’enfer, c’est le rythme des autres », écrivait si justement le poète Henri Michaux, tandis que Louison crie à Max de respecter le sien.

Sophie Galitzine souhaite et parvient à montrer que, pour un chrétien, le mariage et le couple ne sont pas des institutions extérieures, moralisantes, dont l’être humain serait prisonnier, mais un chemin exigeant à parcourir constamment, au nom de l’amour, de la fidélité, de la parole donnée. Autant de principes qui ne sont plus établis, comme du temps où l’Église catholique régnait en maîtresse sur la morale publique.

À l’exception de l’amour peut-être, sans certitude cependant, toutes ces notions ont même été réduites au rang de « valeurs », c’est-à-dire de variables d’ajustement soumises à chaque jugement humain, et non de piliers au fondement affirmé. Comme le mentionne Max dans la pièce, près des deux-tiers des couples se séparent, signe que la fidélité semble davantage liée à une conception chrétienne du mariage qu’à une loi naturelle inscrite dans le cœur de l’être humain.

Légèreté opaline

Autant de questionnements que nous aurions aimé approfondir avec les comédiens… Mais la durée fort raisonnable de la pièce (une grosse heure) ne permet pas de tout traiter, d’approfondir : le spectacle se veut une lucarne sur l’exigence de la vie de couple telle que la vivent – ou plutôt veulent la vivre – les chrétiens. Il y a une volonté de légèreté, qui donne parfois l’impression que les difficultés vécues par le couple sont quelque peu superficielles. Sophie Galitzine paraît davantage pudique lorsqu’il faut parler du mal et de la souffrance que lorsqu’elle veut témoigner de son amour translucide pour son Dieu.

Cette limite est à l’image du choix de son jeu. Comprenons bien : Sophie Galitzine est une bonne actrice, là n’est pas la question ; mais elle a opté pour une interprétation prise dans une posture : la jeune femme est opaline, le sourire littéralement greffé sur le visage, connaissant à l’avance le plan de sainteté voulu par Dieu… Il y a presque quelque chose d’inhumain, d’irréel, dans cette sorte de foi que l’on cherche à rendre visible à tout prix : ses interrogations, y compris sa peur de ne pas aimer assez – qu’elle confie dans la mise en scène à un prêtre, au risque de replonger dans le discours quand elle aurait pu la jouer de mille manières –, appartiennent à l’horizon idéal, exalté, et non au réel concret, ferme, têtu, parfois rabougri, du présent.

Heureusement que Max intervient pour nous resituer les joies et les combats dans l’aujourd’hui. Nous quittons avec lui les brumes opalescentes d’un christianisme idéal pour vivre le stress quotidien, les crises de nerf, les rythmes changeants, les couches à changer, le monde moderne, donc la réalité, la « vraie vie »…

Quel fruit à nos entrailles ?

Le fruit de nos entrailles… Les héritiers sociologiques du christianisme se souviennent probablement des paroles de l’Ave Maria : « … et Jésus, le fruit de tes entrailles est béni… ». Le fruit des entrailles désigne explicitement un enfant. Or d’enfants, dans la pièce, il n’en est guère question – ou sous forme d’allusions étonnamment rapides.

Alors quoi ? Dans la pièce, Max rappelle au prêtre l’une de ses paroles, comme quoi la fécondité n’est pas que biologique… Soit. Cela explique le passage au « nous ». Quelle est donc cette fécondité ? De danser encore ensemble, enlacés, au soir de sa vie, le pas chancelant, la voix chevrotante, comme l’indique la dernière scène ? Peut-être. Tout cela semble sentimental, ou relevant de la performance sportive (« bravo, vous êtes allés jusqu’au bout, et Dieu sait que ce marathon n’était pas gagné ! »), après nous avoir vanté des mérites spirituels et théologiques.

« Le fruit de nos entrailles », référence judéo-chrétienne à l’origine, a largement dépassé ce seul cadre pour entrer dans la culture populaire, en témoigne la chanson de Daniel Balavoine, Mon fils, ma bataille, qui l’évoque explicitement. La notion a sa part d’universalité dans la dimension éminemment charnelle, incarnée, terrienne, appelant presque naturellement du théâtre dansé, un langage corporel pleinement déployé. Or dans la pièce de Sophie Galitzine, il n’en est rien.

Ce fruit annoncé dans le titre ne nous est finalement pas évident. Peut-être manque-t-il un déploiement plus immémorial : le terme hébreu pour désigner les entrailles est rahamim, réceptacle aussi bien de la vie que de toutes les émotions humaines. Les entrailles sont le lieu des tressaillements, venant de Dieu ou des hommes, de l’amour ou de la peine. C’est au sein des entrailles que se joue l’attachement à l’autre, au Tout-Autre selon la mystique hébraïque. Et c’est pourquoi les entrailles sont devenues synonymes de « miséricorde » – de la misère qui implore le cœur, du cœur qui se penche sur la misère.

Si Le fruit de nos entrailles ressaisissait, sous une forme littéraire et théâtrale, ce riche mystère étymologique, il prendrait alors toute son ampleur, en même temps qu’un sens encore affiné parce qu’aux racines mythologiques du monde : l’ouverture à la sagesse ancestrale, qu’elle soit antique, biblique ou issue d’autres traditions culturelles, a ceci de précieux qu’elle offre une donnée universelle, un fondement appartenant à ce que Hannah Arendt appelle « le monde commun ». C’est peut-être, in fine, ces passerelles entre sphère chrétienne et monde commun qui manquent le plus.

Pierre MONASTIER

Remerciement à Pauline Angot et Frédéric Dieu

Sophie Galitzine et Fitzgerald Berthon, le fruit de nos entrailles



Spectacle : Le fruit de nos entrailles
  • Création : 17 janvier 2019 au théâtre de l’Essaïon (Paris)
  • Durée : 1h15
  • Langue : française
  • Public : à partir de douze ans
  • Texte : Sophie Galitzine, avec la complicité de l’équipe et de Jean Franco.
  • Mise en scène : Florence Savignat
  • Avec Sophie Galitzine et Fitzgerald Berthon

  • Chorégraphe : Marc Sylvestre
  • Coach Clown : Nicolas Cornut
  • Création lumières : Pierre Blostin

Crédits photographiques : Cybele Desarnauts

En téléchargement


OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 17 janvier 2019 au théâtre de l’Essaïon (Paris)

  • Du 17 janvier au 30 mars 2019 : théâtre de l’Essaïon
  • Du 5 au 28 juillet à 12h30 : chapelle de l’Oratoire (Avignon Off)

Sophie Galitzine et Fitzgerald Berthon, le fruit de nos entrailles



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