Le metteur en scène n’est pas ce demi-dieu si sûr de lui, comme on peut parfois le penser. D’une sensibilité à fleur de peau, frappé par l’incertitude, il se fond aujourd’hui dans le collectif ou s’entoure de plus en plus de béquilles universitaires qui produisent du prêt-à-penser, pour lui comme pour les spectateurs.

Vagabondage théâtral

L’image traditionnelle du metteur en scène de théâtre est celle de quelqu’un de sûr de lui, sachant ce qu’il veut et où mettre ses pas. Il sait donc – il doit – faire preuve d’autorité envers toute l’équipe qui est là, aux ordres, à ses ordres. Et d’ailleurs l’expression le signifie bien : il est aussi directeur d’acteurs.

Eh bien, il faudra bien revenir sur ce cliché, car enfin, qu’on se le dise, les metteurs en scène (pardon d’inclure dans cette expression générique les femmes qui sont de plus en plus nombreuses à opérer dans le secteur, et ce ne sont sûrement pas les moins despotiques) sont avant tout des êtres à la sensibilité à fleur de peau, et souvent, mais oui, pas très assurés de ce qu’ils peuvent proposer dans leur démarche. Humains, très humains.

À cela deux échappatoires ou début de résolution.

La première s’appelle le collectif, redevenu à la mode ces derniers temps, au point de devenir une vraie tarte à la crème. Par parenthèse, j’adore les collectifs qui s’annoncent comme tels et qui affichent quand même en toute visibilité le nom du metteur en scène ! On est collectif, mais il ne faut quand même pas exagérer, n’est-ce pas ?

L’autre échappatoire qui ressemble à une béquille, consiste à faire appel à un penseur, à quelqu’un qui est capable d’expliquer à l’équipe d’abord (metteur en scène compris), aux spectateurs ensuite de quoi il retourne exactement, et quelle est la signification de tout ce que l’on va voir ou que l’on a vu. On les appelle des dramaturges, c’est bien pratique. À l’évocation de ces dramaturges, je pense toujours au mot de Vitez, qui avait tendance à penser par lui-même et ne les aimait donc pas ; il les traitait de « flic de l’esprit »…

Comme cette espèce très rare de penseurs ne court pas forcément les rues, la question se pose de savoir où les trouver. Élémentaire, mon cher Watson, mais là où l’on « pense » l’art théâtral, où même on l’enseigne : à l’université bien, sûr ! À voir le nombre de metteurs en scène, de renom ou pas, affublés d’un (ou d’une, pardon) acolyte, fidèle ou pas, sorti de l’université et y sévissant toujours, on frémit ! Ça arrive même aux plus grands : ah que l’on aimerait être dans le secret des dieux et savoir ce que l’acolyte en question peut susurrer à l’oreille du metteur en scène ! Les universitaires, de leur côté, sont bien sûr ravis. Ils sévissent là où ils ont toujours voulu sévir, tout en gardant leur poste au chaud, le rêve ! D’ailleurs leur influence, qui va grandissante, ne se borne pas à accompagner les metteurs en scène, des directeurs de théâtre très chics font également appel à eux, d’autres sont carrément affiliés à une grande institution. C’est dire !

Ah quel plaisir ensuite, pour le simple quidam-spectateur, de lire dans la plus belle des proses des éclaircissements sur le spectacle : longues dissertations qui me ravissent toujours tant elles sont intelligentes, pas toujours connectées avec ce que propose le plateau, mais qu’importe, le plaisir de l’intelligence en action est là ! En soi. Car le lien entre le spectacle et ce que l’on nous propose en lecture « éclaircissante » n’est pas toujours (les mauvaises langues diront même rarement) évidentes. Le jeu consiste alors à en trouver, c’est mieux que les mots croisés et ça fait passer le temps dans le métro du retour de spectacle.

Jean-Pierre HAN

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Critique dramatique et rédacteur en chef des Lettres Françaises, directeur de la publication et rédacteur en chef de Frictions, Jean-Pierre Han est une des plumes incontestées du monde théâtral, privilégiant une approche essentiellement politique. “Vagabondage théâtral” est sa chronique mensuelle pour les lecteurs de Profession Spectacle.