Nous sortons – pour autant que nous en sommes sortis – d’une période blanche ou noire complètement groggy, hagards. Faut-il pour autant se précipiter à nouveau dans les théâtres ?

Vagabondage théâtral

Si les salles de spectacles sont encore loin d’être rouvertes, la comédie, si comédie il y a, se joue in vivo ailleurs. Dans la manière toute particulière qu’ont les uns et les autres (je parle des spectateurs, professionnels ou non) de vivre le déconfinement, de tenter de se réapproprier ce qui est censé leur appartenir, leur place dans le phénomène de la représentation théâtrale dont on leur a seriné sur tous les tons, jusqu’à plus soif, à quel point elle était primordiale. De telles déclarations d’amour de la part des praticiens réunis ne sont bien entendu pas tombées dans les oreilles de sourds qui ne manqueront pas, le moment venu, de le rappeler aux intéressés qui, les temps apparemment redevenus « normaux », se seront empressés d’oublier leurs serments et autres belles paroles (air connu).

Mais je m’égare, et veux en revenir à notre déconfinement de spectateurs. Nous sortons – pour autant que nous en sommes sortis – de cette période blanche ou noire (nous avons au moins le choix de la couleur) complètement groggy, hagards. Comme des boxeurs sonnés, titubant encore sous la rafale de coups qui se sont abattus sur eux, ne sachant plus très bien où se diriger. Spectacle pathétique, avec à l’horizon l’espoir secret de retrouver ses esprits, si esprit il y a encore. À propos de coups reçus ou non, apportons cette nuance, à savoir qu’il a davantage été question de privation – des gamins privés de dessert –, et de diète. On sait bien, dans ces cas-là, qu’il ne faut surtout pas se bâfrer au sortir du régime, mais y aller doucement, bouchée après bouchée. C’est sans doute la raison pour laquelle, soucieuses de notre santé mentale et physique, nos autorités que le monde nous envie y vont à dose homéopathique pour nous replonger dans le bain, en évitant ainsi tout risque de noyade.

Méconnaissant totalement ces sages et très responsables décisions, de jeunes (ce sont forcément des jeunes) impétueux se sont engouffrés dans les rares espaces entrouverts, prêts à faire feu de tout bois, et les voilà se précipitant aux rarissimes représentations, sollicitant aussi le droit d’assister à des répétitions, à des filages où là au moins, la distanciation sociale devenue théâtrale est largement respectée ! Pendant ce temps, le déconfinement n’étant pas acté de manière péremptoire et définitive, théâtres et autres lieux de représentation continuent à nous proposer des sortes d’ersatz de spectacles, causeries, visites des lieux, présentations de spectacles que personne ne verra jamais, rencontres et mille et une autres actions… si bien qu’au bout du compte le spectateur ne sait plus trop de quoi il est question, ce pour quoi on lui demande sa si précieuse présence.

Aux vieux (ils sont forcément vieux) grincheux de faire le tri, de savoir de quoi il retourne, des fois qu’ils chercheraient encore à voir un spectacle comme au bon vieux temps. Le problème c’est qu’à ce que l’on ne saurait qualifier de nouveauté, ce bon vieux théâtre de papa, on ne saurait opposer, un authentique et nécessaire travail de recherche. Pour l’heure il s’agit en fait de passer par un sas de décompression, une sorte de no man’s land qui s’ouvrira sur on ne sait pas trop quoi…

Jean-Pierre HAN

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Critique dramatique et rédacteur en chef des Lettres Françaises, directeur de la publication et rédacteur en chef de Frictions, Jean-Pierre Han est une des plumes incontestées du monde théâtral, privilégiant une approche essentiellement politique. “Vagabondage théâtral” est sa chronique mensuelle pour les lecteurs de Profession Spectacle.