Où notre chroniqueur voit dans la surenchère des propositions (filmées) faites par chaque théâtre et lieu culturel la manifestation d’un profond désarroi pour les artistes d’un spectacle désormais moins vivant que confiné…

Vagabondage théâtral

Soyons honnête : le confinement ne convient pas vraiment au vagabondage, qu’il soit théâtral ou non. Encore qu’à bien y réfléchir… et à lâcher les brides de son imagination, on peut trouver un certain plaisir à rester ainsi, entre quatre murs, qui ne sont pas des murs de salle de spectacle. C’est le moment ou jamais de faire un retour sur soi, comme on dit doctement, et de faire appel à sa mémoire. Refaire défiler sur l’écran noir de notre esprit des spectacles – pas forcément les meilleurs d’ailleurs – auxquels on a pu assister voire participer. À vrai dire, je préfère, faute de mieux, cette solution aux autres consistant à nous gaver de vidéos de spectacles récents et même anciens. Dans ce domaine, je dois dire que c’est un déferlement : pas un théâtre, national ou de quartier, qui ne soit aux petits soins pour nous autres spectateurs qui n’avons jamais été aussi chouchoutés. On nous le dit sur tous les tons : on nous aime, oui, vraiment.

Il y avait jusque-là, dans le monde du théâtre, un petit jeu de pouvoir entre les auteurs, les metteurs en scène et les comédiens, chacun, à tour de rôle, occupant le devant de la scène. Eh bien, avec le confinement, tout cela est terminé : il n’y en a plus que pour les spectateurs, objets de toutes les attentions de la profession unanime et qui fait preuve d’une imagination sans limite. Il y a bien sûr le b-a-ba des propositions consistant à nous offrir, je l’ai déjà dit, des retransmissions de pièces de théâtre. J’avoue n’être pas vraiment « fan » de cette solution qui aurait plutôt tendance à me faire regretter davantage l’impossibilité d’assister à un spectacle vivant. Et quelle déception d’ailleurs lorsque l’on a vu « en vrai » le spectacle que l’on nous présente !

Je songe à Claude Régy qui nous a quitté en décembre dernier et qui refusait obstinément à ce que l’on filme ses spectacles… Pour dire la vérité, j’aime bien quand même aller piocher une petite scène ici et là, dans les archives de l’INA par exemple. Ça ne dure pas longtemps et ça a le mérite de raviver ma mémoire défaillante, mais qui a quand même travaillé au point de me faire envisager les choses d’une autre manière que la « vraie »… C’est la raison pour laquelle le dispositif inventé par Georges Perec avec ses « Je me souviens » me convient bien. Je me suis ainsi amusé, il y a fort longtemps de cela, dans un journal aujourd’hui disparu, à appliquer la formule à mes souvenirs de théâtre. C’était un autre temps !

Mais je m’égare : il faudrait bien plus que cette petite chronique pour énumérer les mille et une formulations des acteurs de la profession. Cela va du laconique communiqué : « C’est avec tristesse que… » ou encore « le TNS ne baisse pas les bras », aux annonces « lourdes de conséquences », à celles un peu plus explicatives, « les acteurs et les actrices du confinement de la culture restent curieux »…, « il est apparu comme évident de garder un lien avec vous »…, jusqu’aux appels directs : « on reste ensemble ! », « on reste à la maison et on tient bon ! »

Quant aux propositions pour nous sortir, par l’imagination, du confinement, elles sont elles aussi infinies, cela va de la lecture de textes (même de théâtre), à celle de « bribes de poésie, philosophie, théâtre, roman », à la création d’une radioweb comme au Printemps des comédiens… Un bouillonnement d’actions qui ne sont hélas que la marque d’un profond désarroi.

Jean-Pierre HAN

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Critique dramatique et rédacteur en chef des Lettres Françaises, directeur de la publication et rédacteur en chef de Frictions, Jean-Pierre Han est une des plumes incontestées du monde théâtral, privilégiant une approche essentiellement politique. “Vagabondage théâtral” est sa chronique mensuelle pour les lecteurs de Profession Spectacle.