My sweet George

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Il fut musicien, auteur-compositeur-interprète ou encore producteur de cinéma. Il fut surtout le plus jeune des Beatles, le plus effacé, le plus expérimental aussi, et son inoubliable guitariste. Il y a 20 ans, en novembre 2001, mourait George Harrison. Hommage.

Les comparaisons ne sont pas souhaitables, mais elles sont inévitables. Le cas des Beatles est un vivier à cet égard. John est puissant, brillant, intraitable. En apparence plus modéré, sinon plus doux, Paul pourrait porter l’étiquette du BCBG requin des affaires. Pas de commentaire en ce qui concerne Ringo le sympa remplaçant. Enfin, George.

La recherche. L’expérience. L’évolution. L’esprit.

Le phénomène Beatles a été scruté, analysé, décortiqué, décrié, encensé depuis presque soixante ans – à ce compte la recherche scientifique aurait enrayé les pires des maladies, ou le plus pénible des virus – qu’y a-t-il donc encore à en dire? Peut-on en rajouter une couche ? In memoriam, oui, puisque cela fait vingt ans que l’esprit a disparu…

Disparu ?

George est l’arbre qu’il a offert à Paul ; McCartney lui-même reconnaît s’entretenir chaque jour avec le sapin devenu immense, dominant l’entrée de sa demeure. C’est George qui ne lui en veut plus, qui a pardonné bien avant l’au-delà, qui le veille d’en haut, ou tout à côté.

George est un automne, l’automne anglais, majesté pérenne, celui de son évaporation, car est-il vraiment mort alors qu’il vit dans la tête et le cœur des siens, de ses amis, de millions de personnes ? Tout comme il a été un printemps, lui le plus jeune des Beatles, après l’hiver où il a longtemps dû se taire, entravé à répétition dans sa création, talent piétiné tout comme exploité, pour enfin devenir l’été, et naître. On a fait grand cas d’« Imagine », assurément avec raison, mais « My Sweet Lord » et « Give me love » sont également – tout autant – des hymnes qui marqueront les décennies et, si ça continue, un siècle…

Lorsque George Harrison rendit l’âme, le 29 novembre 2001, un halo de lumière émana de son corps, éclairant la chambre sombre. C’est ce que rapporte Olivia, sa femme pendant trente ans. Elle précise que George produisait un effet profond sur les gens, sur les femmes… En effet, mais il n’en demeurait pas moins humain, lui qui suscita tant de passions et autant de chagrins d’amour, non sans essuyer quelques défaites, notamment avec la mignonne Pattie Boyd, sa première épouse. Elle lui fut piquée par son pote Eric Clapton qui, si on en croit les confidences du grand guitariste, pensa presque mourir à l’idée de ne pas vivre avec la petite top model qu’il aimait éperdument et plus encore. Devant l’évidence, George en fit son deuil. Pas de testostérone attitude, juste un truc à la Spinoza – ne s’étonner de rien, mais comprendre – et une chanson, « Something ». L’expression grandeur d’âme ne s’emploie plus guère, mais elle convient à George Harrison. Olivia, sa vraie compagne, même s’il en eut bien d’autres en parallèle, souligne que la meilleure façon d’aimer Dieu est d’aimer un être inconditionnellement. Avait-elle appris cela de George lui-même ?

Quoi qu’il en soit, c’est ce à quoi George s’est appliqué pendant sa courte et intense existence. Sous un dehors impassible, cet homme d’extrêmes, collectionneur effréné, un jour poignardé dans sa propre maison, allait au bout de lui-même, de ses idées, de son talent, de ses irrévérences cinématographiques, de ses expérimentations musicales – il fut le premier Beatles à intégrer la musique orientale dans le rock, élève appliqué et respectueux de Ravi Shankar, bien plus tendance et d’avant-garde que le trio grâce à qui il tenait l’affiche – George, pauvre devenu richissime, habitant un palace et même plusieurs, adulé de part et d’autre de la planète, avait tout compte fait un objectif aussi véritable qu’impérieux : s’élever. Spirituellement.

Comme on dit en anglais, George était a real spirit. Par sa simple écoute, son calme – une vraie sérénité ; on dirait mieux égalité d’âme, autre formule surannée – il savait guérir un cœur meurtri, rassurer, motiver. Beaucoup de travail sur soi-même derrière cet accomplissement. George, le plus effacé des Beatles (son étiquette à lui, longtemps portée) et pourtant aussi caustique et pince-sans-rire que Lennon, chercha sans relâche la vérité et fit beaucoup de bien au monde.

Ses amis étaient plus que nombreux. Tous, ou à peu près, furent admiratifs de ce que, sans tapage, sans narcissisme puant, il apporta à la musique, mais également admiratifs de son attitude – pacifique et néanmoins exigeante. George, en silence, discrètement, était un fort. Les vrais forts ont en effet l’art de se la fermer et, en toute circonstance, de tenter de faire régner la paix là où règne la discorde, comme George le fit lors de très nombreuses sessions en studio des fameux quatre…, dispensant son harmonieux fluide jusqu’à ce qu’il batte en retraite. All things must pass… Il était philosophe. Le titre de cet album le prouve à lui seul, qui rassemble une kyrielle de chansons auxquelles Paul et John refusèrent obstinément le label Beatles.

À quatorze ans, je n’aimais pas les Beatles. Préjugés, ignorance, indifférence, tout simplement. Les quatre vedettes sautillantes qui, de toute façon, n’étaient pas de ma génération, ne m’intéressaient pas. Pas plus que les Stones, d’ailleurs. Trois albums m’avaient alors initiée au rock : la trame sonore de Jesus Christ Superstar (avec Ted Neeley), A funeral for a friend et Made in Japan, cela entrecoupé de tous les hits de Sylvie Vartan, un mix pour le moins étrange…

Étrange ?

En 1964, lors de la toute première performance des Beatles à l’Olympia, à Paris, Sylvie Vartan assurait la première partie. George eut immédiatement le coup de foudre pour la copine de Johnny, si jolie, mais la petite vedette française ne craqua pas pour cet échevelé… Du reste, Sylvie prend bien soin de rappeler cet épisode flatteur, toujours sans avoir l’air d’y toucher, en en parlant comme d’une broutille, lorsque, de sa voix devenue grave et pesante, elle fait le récit de sa fabuleuse existence…

Bref. Je ne savais pas alors que, par un détour qui relève de la force de l’Esprit, George me convoquait, m’obligeant à reconnaître au moins son talent.

Lors d’un séjour en famille dans une maison de location à Miami, mes disques me manquaient. Fouillant dans ce bungalow aux allures de celui du Major Nelson dans I dream of Jeannie, je trouvai, dans le buffet, une pile de 33 tours. Décevante découverte de chanteurs et de musiciens qui m’étaient totalement inconnus, sauf un, me fixant sur sa pochette, assis contre une bagnole jaune. Il m’attira par son sourire, la profondeur aimante de son regard – sa lumière, son énergie.

George.

Et j’entendis My Sweet Lord.

À l’âge dit ingrat, quel bonheur…

George m’invitait à l’enthousiasme, à la joie, au possible, à la plus cool des prières, à la vie – bien sûr, il invitait tout le monde, la Terre entière, c’était bien ce que je ressentais… Un appel colossal – un esprit rassembleur ; singulière et puissante figure de la culture occidentale, l’Esprit des Beatles.

All things must pass, mais George, emblème à sa façon du saint patron protecteur, est toujours parmi nous, sans comparaison.

C’est lui, le Sweet Lord.

Marie DESJARDINS

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Photographie à la Une : George Harrison en 1974
Crédits : David Hume Kennerly
Domaine public : White House Photograph Courtesy, Gerald R. Ford Library



 

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1 commentaire

  1. Magnifique texte pour George Harrison….

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