Où notre méchant chroniqueur, pour débuter cette année 2021 qui s’annonce rigolote, entreprend de dissocier la culture des lieux où elle est censée se produire, non sans recourir pourtant, la chose est savoureuse, au plus grand des ministres de ladite Culture.

RESTEZ CHEZ VOUS

« Au fond, qu’est-ce que l’imaginaire ? Depuis que le monde est monde, c’est probablement ce que l’homme a créé en face des dieux. Le destin est là avec la naissance, et la vieillesse, et la mort, et quelque chose est là aussi qui est cette communion étrange de l’homme avec quelque chose de plus fort que ce qui l’écrase. Il y aura toujours ce moment prodigieux où l’espèce de demi-gorille levant les yeux se sentit mystérieusement le frère du ciel étoilé. »
Malraux

Il est assez probable que nous aurons des ministres de la Culture au moins jusqu’à la consommation de cette République, et sans doute encore dans les suivantes, si une telle idée parvient à se survivre ; il est assez probable aussi que la connaissance de la bêtise et du ridicule ait énormément à y gagner, quoi qu’à un degré de spécialisation que l’on pourrait qualifier d’astronomique. Mon propos n’est cependant pas de m’en prendre à ces pauvres gens du futur qu’une orientation scolaire proprement imbécile, naïve ou cynique, aura lancé dans les carrières politiciennes ; ils y auront sans doute trouvé la confirmation qu’ils n’étaient même pas bons à cela, l’idée d’un bien commun ayant probablement été, avec tout le reste, délocalisée en Chine, dont chacun sait qu’elle est le paradis sur terre enfin réalisé. J’en veux bien davantage aux palanquées de crétins qui se gobergent du nom d’artiste dans un monde où toute possibilité d’art est écrabouillée avant terme : ils sont au moins coupables de se soumettre volontairement aux décisions infondées de directeurs de structures propagandistes et analphabètes, qui, eux-mêmes, sont si dénués de toute personnalité propre qu’il leur faut délibérer sans cesse pour décider, donc, sans aucune lumière, de ce qui devra demain éclairer les derniers spectateurs venus s’aveugler là.

Je veux bien que l’on trouve de maigrelettes traces de culture dans ces identiques productions de plate propagande que réhausse seulement l’idée stratosphérique que se font d’eux-mêmes ces autorisés pétomanes de la connerie ordinaire, je veux bien aussi, dans un monde où le papier hygiénique est devenu un bien si absolument essentiel, que la culture revendique un statut équivalent. Ce serait justice, il faut l’avouer. Je suis très ouvert d’esprit, et il a bien fallu que nos supérieurs artistes culturels abandonnassent à des gouvernants de rencontre, pour reprendre une fameuse formule jadis enregistrée à Londres, de qualifier ce qui serait essentiel et ce qui ne le serait pas. Et de chouiner, vaincus par l’injustice, mais fiers d’être punis. S’ils étaient inoffensifs, les interdirait-on ? L’idée ne semble pas traverser ces matamores des temps modernes, avec leur subversion en carton-pâte et leurs idées en toc achetées dans des rebuts universitaires américains, avec leur propension à répéter tous la même chose en une cacophonie infernale et cette certitude que leur précarité entretenue fait d’eux des aventuriers de la prostitution institutionnelle, qu’ils étaient simplement, non point nuisibles, mais trop nombreux. Et que l’on pouvait parvenir au même minable maigre résultat à des coûts bien moins importants. Ou même, le résultat étant à peu près  nul, pour rien. Je plaisante.

Je demande même que l’on porte les paragraphes précédents au crédit des ravages opérés sur un fragile cerveau d’artiste de province reculée par tous ces mouvements aléatoires de confinements et pseudo-déconfinements à couvre-feux mobiles décrétés au petit-bonheur-la-chance par un État en roue libre, au prétexte qu’il fait froid l’hiver et que les gens, donc, je me tue à le dire depuis 2018, doivent rester chez eux, puisqu’on le leur répète à longueur de journée. Dehors, c’est dangereux, même avec un masque. Restez chez vous, fermez vos gueules tout en vous les bourrant pour moins cher qu’au café. On voit que la liberté se porte bien et que le monde entier nous envie ces exceptions dont nous n’avons que foutre !

J’ai bien failli, ayant cédé à une amicale demande, me retrouver dans un théâtre fin décembre pour assister à une mise en scène du Coriolan de Shakespeare. Aimant beaucoup cette pièce romaine, l’idée de me rendre au théâtre la voir m’avait plu, jusqu’à ce qu’une consultation d’internet ne me permette de découvrir le décor, pardon, la scénographie. Le fond représentait schématiquement un monument à colonnes, au fronton duquel il était écrit, dans des caractères « à la grecque » empruntés à Astérix aux Jeux Olympiques : « L’ACROPOL ». Sans E, oui. (Tout cela, orthographe et romaine Acropole, est certainement fait exprès, je sais bien, mais ce n’en est selon moi que pire.) Je regrettais déjà d’avoir accepté de m’y rendre lorsque la nouvelle du couvre-feu de décembre est venue me dispenser de ce carnage. C’est vous dire si les cafés, les restaurants me manquent considérablement plus que les théâtres. Et heureusement, serais-je tenté d’ajouter.

Toujours est-il que ces conversations presque toutes oiseuses sur le point de savoir si la culture, quoi que ce soit en réalité, est « essentielle » ou non, (alors même que l’inquiétude de chacun me paraît légitime à l’heure où son gagne-pain risque de venir à manquer furieusement et que poser la question est ces termes aurait au moins le mérite de l’honnêteté), m’ont renvoyé lire quelques discours du premier d’entre nos ministres, et pas seulement chronologiquement, André Malraux. Il suffit de lire les discours de Malraux pour savoir gré à ses successeurs de n’avoir pas même essayé de se porter sur le même terrain, et pour les louer d’avoir su se contenter de la stupidité ministérielle la plus convenue.

Je ne m’appuierai ici que sur le discours du 19 mars 1966 prononcé à l’occasion de l’inauguration de la Maison de la Culture d’Amiens, qui reprend et développe celui de 1964 pour la Maison de la Culture de Bourges. C’est un discours important, dans le fond duquel on entend peut-être résonner quelques mots du dernier Péguy et quelques considérations qu’aurait partagées Bernanos, non pas peut-être comme on avait d’abord pu croire en ce qu’on y inaugure un théâtre décentralisé, mais en ce que Malraux tente d’y définir, une fois de plus certes, mais synthétiquement, non seulement ce que c’est que la culture, mais aussi à quelles forces, à quelles puissances de la nuit elle s’oppose.

« Mais le problème que notre civilisation nous pose n’est pas du tout celui de l’amusement, c’est que, jusqu’alors, la signification de la vie était donnée par les grandes religions, et plus tard par l’espoir que la science remplacerait les grandes religions, alors qu’aujourd’hui il n’y a plus de signification de l’homme et il n’y a plus de signification du monde, et si le mot Culture a un sens, il est ce qui répond au visage qu’a dans la glace un être humain quand il regarde ce qui sera son visage de mort. La Culture, c’est ce qui répond à l’homme quand il se demande ce qu’il fait sur la terre. Et pour le reste, mieux vaut n’en parler qu’à d’autres moments : il y a aussi les entre-actes. »

Et en fait de puissances de la nuit, il est question du monde de la machine, du temps vide créé par le monde moderne, que viennent remplir les productions des usines à rêve :

« Ces usines si puissantes apportent les moyens du rêve les pires qui existent, parce que les usines de rêve ne sont pas là pour grandir les hommes, elles sont là très simplement pour gagner de l’argent. Or, le rêve le plus efficace pour les billets de théâtre et de cinéma, c’est naturellement celui qui fait appel aux éléments les plus profonds, les plus organiques et, pour tout dire, les plus terribles de l’être humain et avant tout, bien entendu, le sexe, le sang et la mort. »

Il est à noter, pour le plaisir en quelque sorte, qu’après ce discours, c’est avec une représentation de Macbeth que la soirée d’inauguration de la Maison de la Culture d’Amiens s’est poursuivie ; et qu’au discours de Malraux, ce sont immédiatement, comme pour lui donner raison, les sorcières qui sont entrées en scène. « Pourquoi y a-t- il une si mystérieuse puissance de ce qui a survécu ? » Or il faut montrer à l’œuvre dans le grand poème les sorcières et les créatures monstrueuses comme il faut montrer Œdipe et Créon et finalement Antigone :

« Il est extrêmement difficile de savoir pourquoi il y a une telle force dans les paroles d’Antigone, mais nous savons tous que, sur cette scène, lorsque viendra une actrice qui dira à l’homme qui va tuer son personnage : «Peu importent les lois des hommes, il y a aussi les lois non écrites», ce jour-là, lorsqu’elle ajoutera «Je ne suis pas venue sur la terre pour partager la haine, mais pour partager l’amour», cette princesse thébaine aux petits cheveux coupés de Jeanne d’Arc sera pour chacun de vous quelque chose qui est l’une des plus grandes voix chrétiennes, même si le Christ n’avait pas existé. »

Face à ces puissances peut et doit encore se tenir ce qui tient contre elles, et qui est immortel et peut-être même ressuscité. Il semblerait bien que cela soit, selon Malraux, ce que doit être ce qu’il appelle la culture.

« Dans ce domaine, il semble que les dieux soient morts mais, lorsque je parlais du sexe et du sang, certainement les diables ne le sont pas et le vrai problème est de savoir si une civilisation qui a su ressusciter les démons saura aussi en son temps ressusciter les dieux. »

« Si cet étrange appel au mot si confus de culture résonne tellement d’un bout à l’autre du monde, c’est qu’en définitive ce n’est pas l’appel aux morts mais aux ressuscités, et que vous pouvez prendre les contemporains quand vous les mettez en face des grands Morts : ils seront toujours ensemble et se reconnaîtront, parce que nous ne travaillons pas pour le passé, mais nous travaillons pour l’avenir. »

Il n’est pas nécessaire de se poser la question de savoir si un ministre pourrait oser poser la question en ces termes de dieux et de ressuscités (et s’il le tentait, ce ne serait qu’après une répugnante quantité de précautions oratoires à base de laïcité et d’équivalences égalitaires entre religions qui disent toutes la même chose, précautions qui évideraient d’avance le propos qu’il n’oserait pas vraiment tenir ensuite) : la réponse claque d’évidence comme un NON. Mais surtout, les bâtiments n’étant plus que des murs, il est urgent de se demander si ces Maisons de la Culture, quelques noms qu’elles portent aujourd’hui, n’ont pas été entièrement arraisonnées par les macabres puissances de la nuit qui y déversent à jets continus leurs bêtises et leurs bassesses également mortifères. Et si la culture ne devrait pas, une fois de plus, se réfugier ailleurs. Après tout, Paris, qui n’est plus rien, passait encore pour un phare de la culture en 1924 quand Copeau lui préférait Merceuil, près de Beaune (il y aura ensuite, en 1941, dans une époque plus sombre encore, Pernand-Vergelesses). Je dirais volontiers, pour conclure, et je m’en voudrais de rassurer les théâtres privés, que s’il demeure encore aujourd’hui quelque part de la culture au sens ici entendu, ce n’est pas sans doute dans les maisons qu’avait fondées Malraux, ni dans ce qui passe pour leur poursuite, décentralisée ou non, qu’il faut l’aller chercher.

Le cinéaste russe Andreï Tarkovski, dans Le Temps scellé, tenait finalement des propos très voisins. « La fonction de l’art n’est pas, comme le croient même certains artistes, d’imposer des idées ou de servir d’exemple. Elle est de préparer l’homme à sa mort, de labourer et d’irriguer son âme, et de la rendre capable de se retourner vers le bien. » Malraux, au fond, reprend peut-être le dernier Péguy, celui de la formidable Note conjointe, qui disait : « Comme le chrétien se prépare à la mort, le moderne se prépare à la retraite » ; mais, moins chrétien, pense que d’autres hommes doivent s’approprier cette préparation à la mort, loin des amusements et divertissements, que Péguy donnait pour apanage du chrétien. Il y a aussi, en 1966 comme aujourd’hui, que si tout le monde n’est pas chrétien, loin s’en faut, tout le monde est moderne ; et que, jusqu’à preuve du contraire, chacun est tout à fait mortel.

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.



 

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