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« Sang négrier » : Laurent Gaudé, Khadija El Mahdi et Bruno Bernardin en parfaite résonance

« Sang négrier » : Laurent Gaudé, Khadija El Mahdi et Bruno Bernardin en parfaite résonance
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Sang négrier est la première nouvelle du recueil Dans la nuit Mozambique, publié par Laurent Gaudé en 2007. Mis en scène avec simplicité et pertinence par Khadija El Mahdi, le texte est bien servi par Bruno Bernardin.

J’ai toujours une méfiance pour les textes à thèse, dans lesquels je sens l’idéologie emporter dans son courant l’écriture, la dramaturgie et la liberté – du moins celle du lecteur-spectateur. J’étais méfiant en entrant dans la salle de Sang négrier, spectacle pourtant défendu par une personne de confiance et de goût. À quelques formulations faciles près, mes craintes ont été tout le long dissipées : Sang négrier est d’abord et avant tout un récit, une narration, une fiction – certes vraisemblable.

Talentueux Bruno Bernardin jusque dans l’horreur

Sang négrier, Laurent Gaudé, MES Khadija El Mahdi, avec Bruno BernardinBruno Bernardin interprète avec talent un ancien marin hanté jusqu’à la folie – « la vie ricane dans mon dos depuis un certain jour… » – par le souvenir d’un périple : surgissant d’un ramassis de bois, habillé tout en blanc, les mains bandées, ces mains meurtrières qu’une piètre ligature faussement immaculée ne parvient pas à recouvrir, il s’adosse comme un fantôme, comme la conscience tourmentée d’une ville amnésique. Les débris de bois se meuvent, au fil de la pièce, en épave de navire, en vigie, en abri pour SDF, en rempart de Saint-Malo…

« Je fus un homme autrefois », commence-t-il, entre deux gorgées, abouché à sa flasque. Les souvenirs affleurent progressivement : la mort du capitaine Bressac au large de l’île de Gorée, dans la baie de ce qui allait devenir Dakar, le conduit à prendre la direction du bateau, chargé de « bois noir » – un navire négrier. Alors que la tradition veut que l’on immerge le corps, alors qu’il pressent que « le malheur rôdait tout autour de nous », il fait le choix de remettre la dépouille à la femme de son ancien supérieur, « une erreur qui scella tout » : le bateau met le cap sur Saint-Malo. Un acte d’amitié et d’humanité, une erreur personnelle et collective, personne ne s’opposant à lui, tandis qu’ils demeurent tous sourds aux « chants des nègres qui criaient », l’odeur du cadavre provoquant nausée et vomissements.

Pendant l’inhumation, les « nègres » tentent de s’échapper ; cinq y parviennent. « On va retrouver ces nègres et on va leur faire passer le goût de la liberté. » À la tombée de la nuit, l’échec est total. Le duc à la main levée, autoritaire, et le chef de la garde royale décident de mobiliser tous ceux qui le souhaitent pour une vaste chasse à l’homme. La ville répond comme un seul homme, saisi par cette « joie d’une battue », ce « bonheur inavoué qui se répandait ». L’excitation, la frénésie, la jubilation est totale : « Le plaisir de la sauvagerie, nous l’avons tous partagé », confie le comédien alors revêtu d’un masque, pour manifester l’hypocrisie d’une population qui a depuis oublié son crime, sa pulsion mortelle : « Je sais de quoi on est capable. Je sais ce qui est nous. […] Si personne n’en parle, c’est qu’il faut bien faire semblant de vivre ».

Notre héros se charge personnellement de l’un d’entre eux.

« Le troisième, je le ramenai vivant moi-même. Je le trouvai dans la cave d’un tonnelier, terrorisé et tremblant de faim, je le traînai par les cheveux jusqu’à la place de la cathédrale, je le montrai à la foule, je le forçai à s’agenouiller et je lui tranchai la gorge. Nous avons aimé ce spectacle. Chacun de nous a ressenti au plus profond de lui que c’était ce qu’il fallait cette nuit : tenir la bête à ses pieds et l’immoler. »

Superstition et malédiction : distorsion de la Bible

Aucune réflexivité sur son acte ne le fait alors trembler, sinon la prise de conscience qu’il aurait pu le ramener vivant à bord, pour le vendre outre-Atlantique. Rien ne perturbe la liesse sanguinaire. Sauf qu’un nègre demeure introuvable, malgré les battues, malgré les cris qui transpercent la nuit pour implorer la fin de cette folie sanguinaire.

Un doigt, l’auriculaire gauche, est retrouvé cloué sur le battant d’une porte, celle de l’armateur : un doigt noir, un tout petit membre de nègre. Dans le même temps, la fille de huit ans de l’armateur est écrasée par une calèche. Pas de coïncidence, mais une malédiction.

« Il nous maudissait, et le doigt de Dieu était sur nous », écrit Laurent Gaudé, crie le comédien, paraphrasant la Bible : ce doigt de Dieu qui grave les dix Paroles sur les tables de pierre, ce doigt de Dieu – telle une main d’homme – qui scelle son jugement dans le livre de Daniel (compté, compté, pesé, et divisé), ce doigt du Christ qui chasse les démons dans l’évangile de Luc. Sauf que Laurent Gaudé retourne l’idiome biblique puisque la main de Dieu sur un homme, sur son peuple durant l’Exode, signifie une protection.

De même, ce doigt crucifié sur le linteau distord non sans finesse le sang de l’agneau immolé lors de la Pâque juive qui précède le long Exode de quarante années : l’ange du Seigneur épargne les maisons, tandis qu’il appelle ici l’anathème, le châtiment. C’est que la ville de Saint-Malo n’est pas spirituelle, ni même religieuse : elle est devenue tout entière monstrueuse et superstitieuse, telle une parodie des principes judéo-chrétiens auxquels elle se dit attachée.

Lâcheté et conscience : histoire d’une déchéance humaine

Sang négrier, Laurent Gaudé, MES Khadija El Mahdi, avec Bruno BernardinAu sixième doigt, un doigt noir, un doigt de nègre, cloué – ce ne peut évidemment pas être un hasard, après ce que nous venons de souligner – sur la résidence de l’archevêque, l’équipage, désormais constitué de « vieillards usés » par la peur, reprend le large pour gagner les Amériques : « J’ai fui comme un lâche le malheur que j’avais moi-même apporté ». Durant l’absence, l’effroi qui a gagné la ville ne trouve de répit qu’à la découverte du dixième doigt : la vie, le commerce reprend.

Après des mois d’absence, le navire revient, sous la direction de notre héros ; la malédiction a désormais fait place à l’ivresse du retour. Après une soirée arrosée, il regagne son domicile et découvre, cloué au battant, un doigt noir, un doigt de nègre, un onzième doigt – impossible, irréel, insensé, absurde. « Je n’ai rien dit à personne, je ne sais pas pourquoi. » Cette absence de parole, de possibilité de rationalité le confronte à la réalité de la monstruosité commise. La honte le consume. « Je ne suis plus un homme. Je ne suis plus qu’une ombre esquintée. »

Sa culpabilité le métamorphose en conscience intime d’une ville devenue, au fil de l’horreur, une métonymie grouillante et frénétique.

« Cette ville me fait horreur. Je sais qu’elle lui appartient désormais, qu’il y règne. Je sais que lorsque le vent dans les persiennes m’insulte, c’est parce qu’il lui a demandé de le faire. Je sais que lorsque les pavés me font trébucher, c’est parce qu’il les a déplacés. »

Il ne peut fuir et « ne demande aucune rédemption », sa laideur hantant chacune des ruelles de la ville fortifiée. Ne reste que la terreur, en attendant une mort qui ne vient pas.

Prolongement métaphorique en musique

La musique rythme les tableaux de manière convaincante : les gospels et negro spiritual du début, le « kyrie eleison » à l’africaine qui retentit après l’annonce du retour à Saint-Malo, le « Glory Alleluia » militaire pour l’enterrement ou encore le « Summertime » dans une douce version avec piano, jusqu’au choix final du bouleversant « Gelido in ogni vena » (« Je sens couler dans mes veines ») repris au Farnace de Vivaldi. Ce dernier morceau, qui n’est pas sans rappeler L’hiver, raconte la souffrance du roi déchu Farnace après qu’il a demandé à sa femme et à son fils de se suicider

Il faut entendre les paroles du compositeur pour mesurer à quel point ce choix de Khadija El Mahdi est non seulement pertinent esthétiquement, mais encore – surtout ! – sensé.

« Je sens couler dans mes veines
un sang gelé,
l’ombre d’un fils exsangue
m’emplit de terreur.
Et pour ma plus grande peine,
je crois avoir été cruel
avec une âme innocente,
le cœur de mon cœur. »

Il n’est pas peu dire que Laurent Gaudé, Khadija El Mahdi et Bruno Bernardin sont en parfaite résonance, la metteure en scène et le comédien ayant une perception aigue de l’écriture du dramaturge.

Pierre MONASTIER

 



  • Création : 2017
  • Durée : 1h10
  • Public : à partir de 14 ans
  • Texte : Laurent Gaudé, nouvelle extraite de Dans la Nuit Mozambique (Actes Sud)
  • Mise en scène : Khadija El Mahdi
  • Avec Bruno Bernardin
  • Scénographie : Stefano Perocco di Meduna
  • Costumes : Joëlle Loucif
  • Réalisation graphique : Antoine Loubat
  • Créateur de masque : Étienne Champion
  • Compagnie : Les Apicoles
  • Diffusion : Élodie Kugelmann au +33 6 62 32 96 15 et elodie.kugelmann@wanadoo.fr

Crédits de toutes les photographies : Nicolas Cronier

Sang négrier, Laurent Gaudé, MES Khadija El Mahdi, avec Bruno Bernardin

En téléchargement

Sang négrier, Laurent Gaudé, MES Khadija El Mahdi, avec Bruno Bernardin

Tournée

– 6-29 juillet : Théâtre Al-Andalus à 13h15 (relâches les lundis)



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