Des hommes et des femmes de théâtre ont décidé d’occuper des théâtres et ils sont traités comme des intrus. Peut-on imaginer, un quart de seconde, une occupation d’usine chez Renault… Le patron se pointe et il dit aux ouvriers : Mais qu’est-ce que vous foutez-là ?

Arrêt Buffet

L’arbre cache la forêt.

Être intermittent du spectacle vivant, c’est être une multitude de métiers qui se croisent au hasard des productions. Comédiens et comédiennes, metteurs et metteuses en scènes, techniciens et techniciennes de plateau, en régie, je ne vais pas me lancer dans une liste car le propre d’une liste c’est de toujours oublier quelqu’un…

Maintenant, posons le débat clairement. Des hommes et des femmes de théâtre ont décidé d’occuper des théâtres et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils et elles n’ont pas été accueillis à bras ouverts. Des hommes et des femmes de théâtre ont décidé d’occuper des théâtres et ils sont traités comme des intrus.

Je sais bien qu’il n’y a pas que des intermittents du spectacle qui occupent les théâtres mais permettez-moi de focaliser mon attention sur ces personnes. Donc, nous sommes dans un théâtre occupé par des gens de théâtre et ces personnes sont considérées comme des vilains petits canards, des empêcheurs de répéter en rond. C’est troublant comme raisonnement.

Peut-on imaginer, un quart de seconde, une occupation d’usine chez Renault… Le patron se pointe et il dit aux ouvriers : Mais qu’est-ce que vous foutez-là ?

Un dirigeant du CAC 40 sait bien qu’une usine n’est qu’un assemblage de tôles et de pierres… La vraie richesse ce sont les ouvriers et les ouvrières. La vraie richesse c’est l’exploitation de l’expertise humaine à travers la rémunération des employés. En quelques mots, je viens de jeter les bases du capitalisme.

La vraie richesse, c’est l’humain. Pas la pierre, les tôles et encore moins les algorithmes… Ce principe de base que même les capitalistes ont compris (en l’arrangeant sacrément à leur sauce), il semblerait que certains directeurs et directrices de théâtres publics l’aient complètement oublié… Ils se sont oubliés eux-mêmes à tel point qu’ils ne savent plus trop bien qui ils sont et surtout où ils sont…

Peut-on imaginer, un quart de seconde, une occupation de théâtre… Le directeur se pointe et il dit aux artistes et à toute l’équipe technique : Mais qu’est-ce que vous foutez-là ?

C’est pourtant ce qu’il s’est passé dans un grand nombre de théâtres occupés. Pour être encore plus clair, la plupart des directeurs et des directrices de théâtre publics occupés ne rêvent que d’une chose c’est que tout ce petit monde dégage le plus vite possible. Pour qu’on puisse enfin reprendre nos activités artistiques dans un esprit d’ouverture sur le monde et ses problématiques…

Occupons-nous du théâtre de l’Odéon à travers trois exemples représentatifs.

La douche… Le théâtre de l’Odéon est occupé par une cinquantaine de personnes. La direction leur a accordé, dans sa grande mansuétude, la possibilité d’avoir une douche. Une douche pour 50… C’est-à-dire que si tu dois donner une interview vers les midi, il vaut mieux que tu te lèves à 5 heures du matin… C’est lamentable. Il faut savoir qu’il existe une multitude de douches dans les multiples loges de l’Odéon. Mais les loges sont fermées à clef. Merci monsieur le directeur. Merci de privilégier le manque d’hygiène en ces temps de pandémie.

La lumière… Fiat lux, que la lumière soit, enfin bon, on pourrait l’éteindre, la lumière. Mais non, c’est tellement mieux de laisser toutes les lumières allumées, la nuit. Pour des raisons de sécurité, paraît-il… Laisser la lumière allumée, la nuit, peut rappeler certains procédés plus que douteux. Empêcher les gens de dormir dans de bonnes conditions, c’est pas joli, joli…

Comme vous le constatez en peu d’exemples, la direction du théâtre fait tout ce qu’elle peut pour accueillir dans les meilleures conditions les occupants de l’Odéon…

Quand on pense à ce vilain réac de Jean-Louis Barrault qui avait ouvert, en mai 68, le théâtre de l’Odéon aux étudiants, au peuple… Qui s’était opposé au ministre de la Culture de l’époque, un certain André Malraux, s’il vous plaît. Et qui s’était fait virer…

Ah oui, le président de l’époque, c’était un certain Charles de Gaulle…

Tout ça pour dire, qu’à l’heure actuelle, on ne boxe plus vraiment dans la même catégorie. Jean-Louis Barrault était allé au bout de ses convictions pour soutenir un mouvement qu’il ne comprenait pas, qu’il n’approuvait pas…

O tempora, O mores…

Les répétitions… Ce qui m’a le plus décontenancé, je dois l’avouer, c’est d’apprendre que pendant l’occupation de l’Odéon, mais cela s’est déroulé dans d’autres théâtres, des répétitions de spectacle avaient lieu… C’est-à-dire que pendant que certains et certaines prenaient tous les risques pour défendre les droits de tout un ensemble de corporations, d’autres tranquillou répétaient dans la salle d’à côté… En paraphrasant la célèbre réplique de Michel Audiard dans le film de Georges Lautner Ne nous fâchons pas (et pourtant y a de quoi…), je pourrais dire : Je critique pas le côté farce mais question solidarité, ça se pose là…

Imaginons une occupation d’usine. Toute une usine occupée par des grévistes… Toute ? Non ! Un atelier peuplé d’irréductibles égoïstes résiste encore et toujours aux grévistes. Est-ce que ce type de situation est envisageable ? Non, absolument pas. Bon… Enfin si, c’est déjà arrivé mais c’est plutôt rare et comme dans les histoires d’amour, ça finit mal, en général…

Le manque de solidarité.

Notre société est en proie à une terrible crise qui ne fait que commencer, qui va s’amplifier et qui se nourrit de notre individualisme forcené. La réponse au vent mauvais qui vient vers nous n’est pas individuelle, elle est collective.

Comment nous, les artistes, nous pouvons souhaiter un élan de solidarité du peuple vis-à-vis de nous quand nous sommes incapables d’être solidaires entre nous ?

Tout mon respect et mon admiration à toutes les personnes qui participent aux occupations des théâtres, à l’heure actuelle.

Ils sont de ceux et celles qui font et non de ceux et celles qui sont…

Philippe TOUZET

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Auteur de théâtre, scénariste de fictions radio, président des Écrivains associés du théâtre (E.A.T) de 2014 à 2019, Philippe Touzet tient une chronique bimensuelle dans Profession Spectacle depuis janvier 2021, intitulée : « Arrêt Buffet ».



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