Il n’y a pas à dire, cette fois-ci, l’entracte un peu long… Un an que cela dure maintenant ! Mais de manière générale, d’ailleurs, les entractes sont-ils vraiment les bienvenus ?

Vagabondage théâtral

Il n’y a pas à dire, cette fois-ci je trouve – et ne suis certainement pas le seul – l’entracte un peu long !… L’entracte ? Mais de quel entracte parlez-vous ? Eh bien de celui qui dure pratiquement depuis un an maintenant. Oui, c’est un peu long : on aimerait bien que le spectacle reprenne ou se poursuive, non pas que l’on tienne absolument à connaître la fin de l’histoire, mais tout de même nous ne sommes pas contre.

À propos d’entracte donc, me revient en mémoire celui proposé lors de la reprise à Paris d’Einstein on the beach, de Bob Wilson, une représentation qui durait cinq heures. Le problème c’est que durant cet entracte physiquement bienvenu il se passait plein de choses intéressantes sur le plateau. Je suis donc resté à moitié debout, avec quelques autres personnes qui avaient eu le même réflexe que moi, bloqué dans mon élan vers la sortie ! J’appelle cela de la perversion pure de la part de Bob Wilson ! Bon, mais tout le monde, heureusement, n’est pas Bob Wilson.

La question est donc de savoir ce qu’il en est des entractes, s’ils sont les bienvenus ou pas. Et comme toujours dans ce genre de questionnements, il y a les pour et les contre. Sauf que je me rends bien compte que poser la question de cette manière est une pure absurdité. Il n’y a pas de règle, car c’est à chaque spectacle d’apporter sa propre réponse à la question. On ne peut pas être de prime abord pour les entractes – sauf si le spectacle dure une éternité que l’ennui souvent étire encore – pas plus que l’on peut être d’emblée contre au prétexte qu’ils cassent le rythme, l’ambiance et je ne sais quoi encore.

Ensuite il s’agit de savoir quand le placer ce fameux entracte, car il faut bien l’avouer : les auteurs, dans leur immense majorité, ne le signalent pas dans leur texte. À mi-parcours si on ne veut pas se mouiller, mais il n’est pas rare de voir des spectacles qui se déroulent pendant deux heures, s’interrompent, puis reprennent pour une petite demi-heure. Voilà qui nous semblera bien déséquilibré, mais qui a bien sûr sa logique germée dans la tête du metteur en scène, qu’il est bien le seul à connaître.

Allez savoir pourquoi, les uns et les autres plaident pour un entracte et d’autres non. De manière triviale, j’ai connu des directeurs de salle qui souhaitaient (avant d’exiger) un entracte afin de pouvoir vendre leurs esquimaux ou leurs boissons au bar… mais passons. Plus noblement, quelqu’un comme Alain Badiou vous expliquera que, grâce à l’entracte, le spectateur opère une rupture dans le temps (contrairement au cinéma) et qu’ainsi celui-ci peut faire « un premier point sur l’existence subjective » qui est la sienne dans le spectacle… Une manière comme une autre de faire en sorte qu’il prenne une certaine distance avec ce à quoi il assiste. J’avoue que c’est très fort comme argumentation. Devant de tels arguments, les tenants de l’absence d’entracte (qui vous diront justement qu’il ne faut surtout pas casser la mécanique théâtrale) n’ont qu’à se tenir coi !

En tout cas, pour l’heure, question distance, avec ce à quoi nous n’assistons plus, elle y est plus que de raison. Alors pour ce qui est de « l’existence subjective » en ce moment…

Jean-Pierre HAN

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Critique dramatique et rédacteur en chef des Lettres Françaises, fondateur et rédacteur en chef de la revue Frictions, Jean-Pierre Han est une des plumes incontestées du monde théâtral, privilégiant une approche essentiellement politique. “Vagabondage théâtral” est sa chronique mensuelle pour les lecteurs de Profession Spectacle.