Par ces temps de pandémie et de confinement, une promenade s’impose et s’improvise.

Restez chez vous
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Rendons-nous donc aux jolis jardins de la peur. Il y fait bon. Un printemps chante là.
La peur avertit du danger. Que faire ensuite ? Fuir, faire face, ignorer.
L’autruche planque sa tête, offre au danger son cul. Elle ne voit rien. Ça lui tient lieu d’espoir.
Personne ne s’imagine autruche. Par bonheur, on ne se voit pas. Enfin, par bonheur…

C’est amusant tout de même de se dire que le pouvoir qui n’était plus du tout aimé et sur le point aussi de n’être plus craint a réussi à convaincre chacun de s’enfermer chez soi et de ne sortir qu’il ne s’en soit donné à lui-même l’autorisation. Ne pouvant plus faire peur, ou si peu, par lui-même, le pouvoir a saisi l’occasion que lui offrait la pandémie et s’est mis à souffler la peur dans tous les tuyaux d’orgue médiatiques auxquels on voulait bien qu’il s’abouchât encore. Ce n’est pas devant lui, le pouvoir, qu’il fallait trembler et se terrer, non, personne n’aurait obéi à cela, sauf lui-même, c’était devant le fléau invisible, notre ennemi commun, à n’en pas douter.

Sans la peur, les gens ne seraient pas restés chez eux. Il fallait donc la peur, à toute heure, et le décompte incessant des cadavres, sur tous supports : elle justifierait le reste, tout ce qui servirait ensuite à faire tenir encore un peu ce pouvoir. Qui sait qu’il ne sera plus aimé, jamais.

Pour vivre heureux, vivons tracés. C’est déjà fait. On voit bien, dans l’Intelligence Artificielle, ce qui est artificiel ; on voit moins nettement ce qui est intelligent et lorsqu’on me dit que la technologie va progresser et qu’elle saura mieux que moi mon visage, ma tension artérielle, mes libertés publiques à points (comme le permis de conduire) et je ne sais quels lourds désirs à satisfaire au quart, j’y vois un signe de bêtise.

Ce ne sont d’ailleurs plus des signes isolés ou épars, mais des nuées. La bêtise noie tout, elle est la vraie bête de la petite apocalypse en cours, et l’opinion, la culture de l’opinion, autant dire aujourd’hui : la culture, est sinon plus son prophète déjà son lieutenant. Qu’elle croie l’inverse, à force de rêvasser à « comment qu’est-ce qu’on pourrait bien peut faire pour que ça irait mieux dans le monde mondial », n’y changera rien du tout ; au contraire.

Cette promenade touche à sa fin déjà. C’est peut-être frustrant, mais mon autorisation de sortie dit : pas longtemps, pas loin de chez toi. Quand tout nous incitait à courir la culture, cette demi-mondaine sur le retour, d’où le tarif réduit, ma chronique avait pour titre : Restez chez vous ; à présent que ce premier confinement touche peut-être à sa fin, et qu’un titre comme Obéissez, chiez vous-dessus, achetez qui vous voudrez (et sinon, vendez-le) commence à me tenter, j’opte sagement pour Vive la peur !

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.