Où notre chroniqueur, ravi de la situation sanitaire culturelle, pour sa dernière chronique de l’an de grâce 2020, exhume, sous son titre original, une scène réaliste écrite en 2006 dans une pièce intitulée Pour une Culutre citoyenne ! (culutre, oui), laquelle fut représentée en 2008 dans quelques salles du Grand Est — les comédiens Emmanuelle Roussel et Fabien Joubert présidant aux destinées des personnages fictionnels et fictifs que sont ce Ministre et son Conseiller.

RESTEZ CHEZ VOUS

Votre but doit être de prendre intact tout ce qui est sous le ciel.
 SUN TZU, L’art de la guerre

Rappelons brièvement que le sainfoin est la nourriture préférée de l’âne. Pour le reste, dans cette scène où il ne se passe objectivement presque rien d’autre que ce qui se dit, le décor est évident : c’est un bureau, dans un ministère. On peut aussi bien ne rien mettre sur le plateau, ou deux chaises, ou un bureau, dans un ministère. – Le conseiller, vêtu d’un fort seyant camaïeu de gris, est là déjà quand arrive son ministre, tailleur rose éclatant, gros nœud fleuri dans les cheveux…

LE MINISTRE. – Alors vous, vous devez être Charles-Emmanuel Saint-Foin, celui de mes conseillers qui se dispense des réunions plénières…

LE CONSEILLER. – Madame le Ministre.

LE MINISTRE. – La Ministre. Soyons modernes un peu, mon vieux Saint-Foin, et ensemble féminisons la langue : Déjà quand j’étais enfante, j’étais une chicque garce ; c’est pour ça même que je voulais devenir médecine, mais j’ai finite ingénieuse agronome. C’est vous dire si je m’y connais en culture, moi, Micheline Broutard.

LE CONSEILLER. – Beau parcours, Madame la Ministre. La société civile m’a toujours fait rêver…

LE MINISTRE. – Vous vous moquez. Vous savez mieux que moi à quel point l’Administration tient ce pays. A propos, comment se fait-il qu’un brillant élément tel que vous ait été rétrogradé du Ministère de l’Intérieur à celui de la Culture ? Les porte-flingues vous donnaient des boutons, à la longue ?

LE CONSEILLER. – Veuillez plutôt voir là un penchant personnel accrédité par la hiérarchie, Madame la Ministre. La Culture au fond est une vieille dépendance de l’Intérieur.

LE MINISTRE. – Mais c’est bel et bien fini depuis lurette, ça, non, Saint-Foin ? Vous confondez Culture et Censure.

LE CONSEILLER. – Volontairement : c’est la même chose. Il est vrai que le mot Culture, au premier abord, a une connotation plus positive. Au lieu de censurer des choses prétendument intelligentes qui nous échappent, nous en promouvons nous-mêmes de parfaitement imbéciles. C’est une grande avancée.

LE MINISTRE. – Je ne voyais pas les choses comme ça. Il n’y a donc pas, selon vous, d’opposition de fond entre la Culture et l’Intérieur ?

LE CONSEILLER. – Aucune, non. Comme l’Eglise qu’elle veut à toute force remplacer, la République est une et indivisible ; autant dire qu’elle transcende ses propres ministères.

LE MINISTRE. – Ah ? C’est une façon de voir… Mais par exemple, la pornographie ?

LE CONSEILLER. – La loi la combat par les taxes, qui sont notre morale, l’Intérieur la boute hors de l’espace public minimal, et nous la soutenons hautement et humblement sous le couvert de l’art.

LE MINISTRE. – J’ai vu la semaine dernière, en prévision de mon arrivée ici, une sorte de théâtre où des gens tout nus faisaient caca par terre.

LE CONSEILLER. – Je vois. Mais hurlaient-ils des onomatopées, et gesticulaient-ils comme des déments ?

LE MINISTRE. – Ah, ça oui !

LE CONSEILLER. – Alors c’est de l’art, Madame la Ministre. C’est même ce que nous avons de plus subversif en magasin. Le haut de la gamme. Rassurez-vous, pour les bouseux de Province, qui selon nos critères sont un peu attardés, nous avons la version soft : gesticulations et hurlements comiques, mais sans caca.

LE MINISTRE. – Subversif… Mais qu’est-ce que cela subvertit au juste, Saint-Foin ?

LE CONSEILLER. – Mais rien du tout, Madame la Ministre, rien du tout.

LE MINISTRE. – Et moi qui en ai fait tout un complexe d’infériorité. Je me suis même dit que j’étais trop con pour comprendre.

LE CONSEILLER. – Trop conne, Madame la Ministre. Sauf votre respect. Féminisons la langue.

LE MINISTRE. – Je me suis bien faite rouler par ces cacatophiles. La subversion ne subvertit rien. C’est pour cela, en somme, que nous l’encourageons.

LE CONSEILLER. – Et même la finançons à 100%. Oui. Le verbe subvertir ne s’emploie plus. Parce qu’il faudrait nommer ce qu’on subvertit. On préfère l’adjectif. On dit juste qu’un artiste, ou un spectacle, est subversif. Ca veut dire qu’il travaille pour nous.

LE MINISTRE. – Ce sont des flics en quelque sorte, alors. Mais malgré eux.

LE CONSEILLER. – Ils n’ont pas statut de fonctionnaire, tout de même. Non, ce sont plutôt des indics. Des petites frappes sans intérêt. Un peu paranos, un peu mégalos. Et d’une vénalité, je ne vous dis pas… Alors on les baffe – aura ? aura pas la monnaie ? – et ils crachent ce qu’il faut. Et s’ils ne crachent pas, on les rebaffe pour le plaisir et on les jette, aura pas la monnaie !

LE MINISTRE. – Vivent les subversifs, alors ! Je sens que vous allez m’être précieux, mon petit Saint-Foin.

LE CONSEILLER. – Je n’en demande pas tant, Madame la Ministre.

LE MINISTRE. – Je dois aussi vous dire que vos collègues ne vous apprécient guère, Saint-Foin.

LE CONSEILLER. – Ils ne savent pas ce qui est bon.

LE MINISTRE. – Certains croient même que vous avez une oreille ici et une bouche à l’Intérieur.

LE CONSEILLER. – Je sers la République. Et eux ?

*

LE MINISTRE. – Bien. Mon vieux Saint-Foin, appelez-moi Micheline et soyez sincère : quelle est ma marge de manœuvre ?

LE CONSEILLER. – Nulle, Madame la… Micheline. Le programme est sur ses rails, suivez le programme. Sinon, Micheline, vous ne pourrez que dérailler ; je veux dire : vous exposer inutilement à la vindicte artistico-médiatique.

LE MINISTRE. – Mais tout de même, si l’idée me prenait d’être une Ministresse exemplaire et marquant de son sceau la fonction ?

LE CONSEILLER. – Le complexe de Malraux, quoi : dangereux. Les ministères sont brefs, et la continuité du service public donne la part belle à l’Administration, laquelle s’y entend pour freiner car, telle un char d’assaut, son poids convertit la lenteur en puissance. Si vous me permettez cette envolée.

LE MINISTRE. – Je me sens là comme un fusible dans un étau. Pour autant que ça veuille dire quelque chose. Donnez-moi un conseil.

LE CONSEILLER. – Défensivement, soyez un fusible qui ne se fait pas sauter. Offensivement, suivez toujours le programme, mais accélérez où c’est possible.

LE MINISTRE. – Ce programme, il est écrit ? Vous l’avez ? On le trouve où ?

LE CONSEILLER. – Nulle part, fort heureusement. Au mieux peut-on le déduire de ce qui arrive.

LE MINISTRE. – Vous pensez que je suis foutue d’avance, n’est-ce pas ?

LE CONSEILLER. – Non, car il n’est pas trop tard pour ne rien faire et se fondre à la grisaille.

LE MINISTRE. – Expliquez-moi ce putain de programme, bordel de merde, Saint-Foin. Parce que moi, Micheline Broutard, incrédule et naïve comme je suis, j’en suis restée à la phrase de Malraux : rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité

LE CONSEILLER. – Oui, oui, je vois bien où vous en êtes. C’était une utopie séduisante ; mais comme toutes les utopies, la réalité l’a retournée en cauchemar. Et notre job, c’est de rendre le cauchemar séduisant.

LE MINISTRE. – Comment a-t-on fait ce retournement ?

LE CONSEILLER. – Très simplement. On n’a bien sûr rien changé à la phrase du vieillard. De sorte que vous pourrez encore la citer…

LE MINISTRE. – C’est déjà ça : je ne connais que celle-là.

LE CONSEILLER. – Non, on a simplement étendu la notion d’œuvre capitale de l’humanité à strictement tout ce qui se torche sous le ciel. Ce fut le coup de génie du Ministre Jack Loche.

LE MINISTRE. – C’est atroce. Un exemple ?

LE CONSEILLER. – Un connard écrit sur un mur (avec ou sans fautes, on s’en fout) la phrase éminemment poétique : J’encule ta mère. Ca dérange le bourgeois. Or, en son temps, Molière dérangeait le bourgeois, ou son équivalent à particule. Donc ce connard pourrait être le Molière d’aujourd’hui.

LE MINISTRE. – Ce n’est qu’un syllogisme éculé.

LE CONSEILLER. – C’est un raisonnement imparable.

LE MINISTRE. – Vous trouvez vraiment ça imparable, vous ?

LE CONSEILLER. – A la vitesse de l’approximation journalistique, ça l’est, vous pouvez me croire. Et donc, ce connard, on l’embarque : on l’achète, on le produit, on le défend contre les vilains réactionnaires, on le vend un peu partout, il fait école, on décline le concept en chanson technovulgaire, en jonglage innovant, en cirque impopulaire et emmerdant, en chorégraphie animalière, et voilà qu’il se met à nous pousser des chiées de petits Molière dans toute la France, de Dunkerque à Tamanra… à Ajaccio et de Choisy-le-Roi à Bourg-la-Reine. Et là, jackpot numéro un ! tout est devenu anonyme, c’est-à-dire égalitaire et progressiste, tout le monde est artiste !

LE MINISTRE. – Adieu Shakespeare, Molière, Tolstoïevski, balayées les vieilles lunes élitistes !

LE CONSEILLER. – Tout à fait, Micheline ! Mais voilà le jackpot numéro deux : La Culture d’un seul coup fusionne avec l’Education Nationale. Leur mission est la même : Imbécilliser la Nation par analphabétisation progressive. – A quoi bon lire encore Molière, les gars, puisque nous en fabriquons deux cents par an, qui ne demandent pas le niveau de compréhension d’un gamin de dix ans puisque tout est écrit en novlangue caca ? Tenez, emmenez donc plutôt les enfants au spectacle, ça les changera des conneries de la télé et ils y verront la même chose.

LE MINISTRE. – Ici, la mise est raflée en totalité. C’est atroce.

LE CONSEILLER. – Mais oui, c’est ça ! Il n’y a plus aucun effort à faire, tout est déjà acquis, l’enfant est un créateur, il apprend au maître à se défaire de la raison, place à l’émotion pure. L’émotion ! Il faudrait être un monstre froid, n’est-ce pas ? pour être contre l’émotion. Et pure, en plus ; je veux dire : infantile.

LE MINISTRE. – Place à la subversion officielle.

*

LE CONSEILLER. – Et c’est ainsi, Madame la Ministre, que nous pénétrâmes au cœur de la plus grande entreprise de perversion jamais réalisée.

LE MINISTRE. – Oui. C’est un effondrement institué.

LE CONSEILLER. – Et qui fonctionne formidablement.

LE MINISTRE. – J’ai toujours pensé que Jack Loche était un agent soviétique.

LE CONSEILLER. – Peut-être même pas. Un imbécile convaincu est le plus précieux des criminels. Précisément parce qu’il est innocent.

LE MINISTRE. – Et moi, il faut que je poursuive ces horreurs-là ?

LE CONSEILLER. – Nous n’en sommes plus là.

LE MINISTRE. – La guerre froide est terminée, je suis au courant.

LE CONSEILLER. – Mais les imbéciles ne changent pas d’avis.

LE MINISTRE. – Comment fait-on pour revenir en arrière ?

LE CONSEILLER. – On ne peut pas. Il y a la continuité du service public qui est rectiligne comme la flèche du temps, et par bonheur, la République qui transcende tout, et intègre en son sein jusqu’à sa destruction même.

LE MINISTRE. – Amen.

LE CONSEILLER. – Raison pour laquelle il faut continuer de citer la belle phrase de ce brave Malraux, Madame la Ministre.

LE MINISTRE. – Je serai donc soviétique. Ce n’est pas parce que c’est de l’art que la République le défend, c’est parce que la République le défend que c’est de l’art.

LE CONSEILLER. – Vous êtes douée.

LE MINISTRE. – Merci.

LE CONSEILLER. – Pour le reste, un peu de rhétorique : Employez souvent les mots d’innovation et de technologie, tout ira bien. Ajoutez aussi : au service de la création. Etc.

LE MINISTRE. – Nous sommes sur le marché, allelluiah.

LE CONSEILLER. – C’est le dossier qui doit vendre. Il est votre publicité. N’importe quelle pacotille surnavrante est un chef d’œuvre putatif. C’est important.

LE MINISTRE. – A nous donc d’organiser la compétition la plus sauvage entre toutes ces merdes réellement analphabètes et prétendument subversives.

LE CONSEILLER. – Exact. La première phase décentralisée d’abrutissement et d’analphabétisation étant un franc succès, nous avons déjà entrepris de nous retirer progressivement d’un peu partout, Madame la Ministre.

*

LE MINISTRE. – J’entrevois la solution, à présent.
Il faut laisser ces équarisseurs de toute intelligence s’étriper à mort entre eux ; qu’ils soient prêts à se marcher sur la gueule les uns les autres pour fourguer leur brave petite moraline humanitaire à la con.
Je veux, oui, qu’ils se comportent comme les pires crapules du libéralisme le plus déchaîné pour vendre à des spectateurs pré-achetés les sirupeuses douceurs de la tolérance et de l’égalité pour tous !
Je veux qu’ils fassent tous très exactement le contraire de ce qu’ils disent ; je veux que les petits crèvent et que les gros engraissent, et que les spectacles des gros défendent en théorie et à grande eau ces mêmes petits qu’ils ont eux-mêmes écrabouillés en pratique et dans le sang ! Je veux aussi que tous ces imbéciles soient propres et laids et honnêtes comme les représentants de ces labos pharmaceutiques qui exterminent en Afrique pour vendre en Occident l’hygiène et la santé.
Je veux, oui, que ces ectoplasmes d’artistes rivalisent de sourire et de sympathie et de compréhension et aussi de gentillesse, et que le plus atroce de ces marchands de lieux-communs gauchistes monte en rampant les marches menant à mon bureau à moi, Micheline Broutard.
Je veux que le plus anti-capitaliste de ces spectacles imbéciles soit jugé au nombre de représentations vendues et qu’au surplus il serve à maintenir son public dans la torpeur molle de bonne conscience idiote où il baigne depuis déjà trente ans.
Je veux un pays où chaque écolier rêve d’être artiste pour faire un jour caca par terre devant mille ahuris criant au génie et à la subversion parce que c’est écrit dans le programme.
Je veux que pas un homme sensé ne foute les pieds dans un théâtre. Ou pas deux fois. Et je ne veux plus d’hommes sensés non plus.
Je veux coter la merde culturelle en bourse, et que le plus petit prolo soit fier d’être actionnaire à deux balles.
Et moi, moi, moi-je veux aller chaque soir au spectacle pour jouir de cette ordure.
Vous voudrez bien parfois m’accompagner, Saint-Foin ?

LE CONSEILLER. – Je ne vais jamais au spectacle, Madame le Ministre.

LE MINISTRE. – Ah. Et vous faites quoi de vos soirées ?

LE CONSEILLER. – Je lis Shakespeare.

FIN

Pascal ADAM

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Emmanuelle Roussel et Fabien Joubert dans Pour une Culutre citoyenne ! de Pascal Adam (crédits Alexandre Viala)

Emmanuelle Roussel et Fabien Joubert dans Pour une Culutre citoyenne ! de Pascal Adam (crédits Alexandre Viala)

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.



 

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