Il est assez commun de moquer l’attachement au patrimoine, en opposition à la création contemporaine. Mais il est folie d’opposer les deux jambes qui font notre équilibre. Ce qui doit nous guider, c’est de favoriser, à tous les niveaux et partout où l’on peut, l’harmonie et la complémentarité entre la tradition et le renouveau.

Actualités de l’économie sociale

Il est assez commun, en tous cas fort aisé, de moquer l’attachement au patrimoine. Surtout lorsque ce sentiment se veut trop exclusif, trop solennel ou trop médiatique, et lorsqu’il prend l’allure d’un chemin obligatoire. C’est vieillot, c’est tradi, ça manque d’imagination, d’ouverture, ça sent le moisi… entend-on alors souvent exprimer. Oui, c’est bien beau, les vieilles pierres, mais il n’y a pas que ça. On ne peut pas tout garder. Il faut libérer de la place pour la création contemporaine…

Face à ce qui apparaît alors comme un sacrilège, les patrimonialistes sont à court d’arguments. Tout leur paraît tant aller de soi ! Ils balbutient, plus qu’ils ne controversent :

– Mais la gastronomie, l’artisanat, le folklore, les arts et les traditions populaires

Attention à ne pas confondre patrimoine avec civilisation, ou patrimoine avec art de vivre. Bien entendu il n’y a pas de frontière étanche, et tout mène à tout. Mais qui trop embrasse peu étreint, et surtout, chaque domaine a ses propres caractéristiques, et la nostalgie n’est pas un ciment solide…

– En fait vous voulez tout jeter, tout ce qu’on aime, tout ce qui fait notre passé, notre culture, nos racines…

– Et vous avec ! Débarrassez le plancher, vieilleries ! Balayures ! Fantômes !

Cela fait partie des bravades qui soulagent. On aime bien, de temps à autre, jouer à l’iconoclaste. Il est bon que revienne, à intervalles plus ou moins réguliers, le cycle de la violence fondatrice, que le Fils se révolte face au Père, que l’oisillon casse sa coquille. D’autres évoqueront Schumpeter.

Mais rien n’excuserait de rester sur cet état d’esprit. C’est une inanité suprême que cette rhétorique binaire, castratrice, simplette, entre l’Ordre et le Mouvement, entre la continuité et le changement, entre la conservation et la création. Tout, tant dans les écosystèmes vivants que dans l’Histoire des civilisations humaines, montre à l’évidence que la vie marche sur ses deux jambes et que c’est folie de les opposer. Plus qu’une folie d’ailleurs, c’est une dépravation de la démarche analytique, qui induit un besoin morbide de tout classer, de tout isoler, de tout hiérarchiser.

Il y aura toujours, évidemment, des points de friction. Un conseil municipal n’a pas un budget illimité et, s’il lui faut arbitrer entre la rénovation de la fontaine de la place du marché et l’accueil d’une troupe de théâtre, il fera forcément des mécontents. C’est d’une grande banalité. Ce qui doit nous guider, ce n’est pas de s’immiscer dans tel ou tel micro-conflit, mais de favoriser, à tous les niveaux et partout où l’on peut, l’harmonie et la complémentarité entre la tradition et le renouveau.

S’agissant de nos édiles, dans nos contrées qui regorgent de châteaux et de ruines, nous devons compter d’une part avec un sentiment de trop plein, qui conduit à ne pas s’apitoyer très longtemps sur une ressource laissée à l’abandon, tant les réserves sont considérables, et d’autre part sur l’attrait exercé par le mirage des « gisements touristiques à exploiter » qui conduit à ce que chaque tertre ou chaque mur pignon soit vu comme un site à aménager. Le contraste est saisissant avec ce que l’on voit en Afrique ou en Amérique du Nord, où règnent l’indifférence et la froide rationalité financière.

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À l’intersection de la culture nord-américaine et de notre héritage latin-catholique se trouve le Québec, où la question du patrimoine fait l’objet de débats acérés. Le pays est couvert d’églises et de bâtiments religieux divers, désormais vides ou quasiment vides. Leur intérêt architectural est réduit, mais comme il n’y a que ça, on en vient à leur trouver des vertus que leurs bâtisseurs n’auraient certainement pas imaginées, et un courant d’opinion s’est formé autour de leur préservation. En face, une majorité de maires n’y voient que des dépenses d’entretien et de chauffage en pure perte, sont prêts à céder les murs à tout acheteur qui se présentera (et peu importe ce qu’il compte en faire), ou à défaut, à raser toutes les constructions anciennes (sur un critère des plus simples : celles qui ne sont pas aux normes) pour récupérer les terrains. L’incompréhension est profonde.

Ce genre de débat ne se limite pas au bâti ; il concerne également les archives.

À côté de la « grande histoire » du Canada français, succession de faits d’armes contre les Anglois et les Iroquois, hérissée de héros et de martyrs sur fond d’hivers impitoyables, il y a la « petite histoire », celle des rivalités incessantes entre Jésuites et Sulpiciens, longue litanie de mesquineries et de coups bas qui faisaient le quotidien de ces ecclésiastiques désœuvrés. Or les Sulpiciens, qui ont été au cœur de la fondation et du développement de la ville de Montréal, y ont laissé un trésor inestimable dont seule une toute petite fraction a été exploitée. Outre leurs archives complètes remontant à 1657, on y trouve des collections d’histoire naturelle, d’archéologie autochtone, d’instruments de marine, le tout représentant un volume très supérieur à ce qui est géré par les autorités publiques.

Dans la hiérarchie actuelle de l’ordre des Sulpiciens, la responsabilité des biens sis à Montréal ne se trouve pas à Paris, mais en Colombie. Et le nouveau supérieur provincial, à court d’argent et sans doute peu intéressé par les affaires canadiennes, a licencié toute son équipe d’archivistes qui était employée à Montréal et a déclaré qu’il n’y mettrait pas un dollar de plus. Cela a provoqué un émoi d’autant plus vif que les administrations culturelles, tant fédérales que québécoises, semblent dans l’incapacité de prendre le relais, faute de budget, faute de personnel compétent. Et déclarer la guerre à la Colombie ne semble pas avoir été envisagé. Moyennant quoi, ces événements ont contribué à développer et à structurer, au sein de la société civile, un courant d’attachement au patrimoine qui n’était jusqu’à présent qu’embryonnaire et peu audible.

Presbytères derniers témoins des constructions du dix-neuvième siècle ou archives des Sulpiciens, les batailles sont loin d’être gagnées, mais nous nous devons d’être à l’écoute de ce qui s’y passe. Car la découverte de la richesse de leur patrimoine par des populations qui y étaient jusqu’ici presque totalement indifférentes oblige celles-ci à réfléchir, à fonder leur engagement sur un argumentaire rationnel, là où nous ne sommes nous-mêmes mus et motivés que par un réflexe culturel pavlovien ou par l’attente de retombées touristiques. La doctrine patrimoniale que nos cousins de Montréal sont en train de se forger pourrait nous être diantrement utile.

La semaine prochaine :
Péribonka et Maria Chapdelaine
Grand Bassam
Les fours à charbon de bois
Démographie et Patrimoine
Langue française et patrimoine

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.