À l’heure où la plupart des pays interdisent l’accès aux stades, que vont devenir les Jeux de Pékin, qui doivent avoir lieu en février 2022 ? On l’ignore. En revanche, une intense campagne de boycott a d’ores et déjà été lancée aux États-Unis… Allons-nous une fois de plus suivre la mode et les mots d’ordre venant d’Amérique ? Ne faudrait-il pas davantage manifester contre cette indécente foire aux médailles et aux dollars ?

Actualités de l’économie sociale

Les prochains Jeux olympiques d’hiver doivent se tenir en février 2022 à Pékin. J’ignorais que la capitale chinoise était aussi une station de ski, mais après tout, maintenant que l’on construit des stades climatisés au Qatar, plus rien ne doit nous étonner.

En cette période de COVID, la plupart des pays ont interdit l’accès du public aux stades et les rencontres sportives s’y déroulent devant des tribunes vides. Quant aux Jeux olympiques d’été, qui devaient se tenir à Tokio en 2020, on les a reportés d’un an, et nul ne peut prédire aujourd’hui s’ils auront effectivement lieu, et si oui, comment. Les autorités japonaises affirment leur détermination à tenir l’échéance coûte que coûte, mais que vaut ce genre de posture, par les temps qui courent ?

Des événements de toutes sortes continuent d’être annulés, d’autres devant se contenter du huis clos. Mais les Jeux olympiques, ce n’est pas comme une compétition monosport. Même s’il n’y a pas de public, cela fait plusieurs dizaines de milliers de personnes, athlètes, accompagnateurs, arbitres, journalistes et officiels divers qu’il faut accueillir, héberger, canaliser entre différents sites parfois fort éloignés les uns des autres. Il est difficile de penser tout arrêter et mettre tout ce beau monde en quarantaine à l’apparition du moindre test positif. Les Nippons ont beau être très forts, l’affaire me paraît mal partie.

Les Jeux de Pékin doivent suivre, d’à peine six mois, ceux de Tokio. Ce délai suffira-t-il à leur apporter calme et sérénité ? Je n’ai rien lu à ce sujet dans la presse française. Certes, je ne lis pas tout, heureusement. En revanche les médias canadiens m’ont permis d’apprendre qu’une intense campagne de boycott avait été lancée aux États Unis. Je pense donc que des répliques ne tarderont pas à se faire entendre en Europe.

J’ai cherché des équivalents français du mot boycott, sans rien trouver de convaincant. Il paraît qu’à l’origine c’était un nom propre : un certain Mister Boycott se comportait mal avec son personnel, ce qui lui a fait perdre ses clients, scandalisés par son manque d’empathie et de savoir vivre. Que faire pour franciser un nom propre, surtout quand la phonétique ne s’y prête guère ? Je ne sais pas s’il y a beaucoup de précédents. Le mot sandwich pose à peu près la même question.

Nous faudra-t-il donc, une fois de plus, suivre la mode et les mots d’ordre venant d’Amérique, poser là notre sandwich, et, tout en respectant les gestes barrière, faire campagne pour le boycott des Jeux de Pékin ? C’est, nous dit-on, un devoir moral absolument primordial. Car la Chine est une dictature et son chef est un dictateur ; il a été méchant avec les gentils Tibétains, il a été violent avec les doux démocrates de Hong Kong, et voici qu’il est cruel avec les charmants Ouigours. Vraiment, il serait malséant d’aller faire du ski chez lui.

Oh, je sens qu’avec de tels arguments, les Chinois sont déjà morts de peur.

Il ne s’agit donc sans doute que de ballons d’essai, de « gesticulations » préalables à l’ouverture, entre Pékin et Washington, soit de vraies négociations, soit de confrontations d’un niveau supérieur. De toute façon, pour les Jeux d’été, tout dépendra du virus, et de la manière dont les choses auront tourné à Tokio.

Il nous faut donc attendre l’automne prochain pour en savoir davantage. Mais pour ma part, je n’en veux aucunement ni à Tokio, ni à Pékin ; ce ne sont pas leurs Jeux que j’aimerais voir boycottés, covidés et cramés, ce sont les Jeux, tous les Jeux à venir, dont je souhaite la disparition définitive. Voici déjà maintes Olympiades (périodes de quatre ans s’écoulant entre deux Jeux olympiques successifs) que j’en appelle à la suppression de cette indécente foire aux médailles et aux dollars. Et si le coronavirus peut provoquer cette issue salutaire, je lui en témoignerai une reconnaissance mieux qu’éternelle ! D’un mal peut naître un bien, aiment à proclamer les prophètes de leur monde d’après. Moi, je me contenterai de cet insigne et unique bienfait, car à chaque jour suffit sa peine ! Et je lui intimerai fermement l’ordre, à ce maudit virus, une fois sa besogne accomplie, de foutre à jamais le camp d’ici, non sans avoir fait procéder à la réouverture solennelle des bars, restaurants, théâtres, stades et bordels !

Je n’en veux pas non plus à ce brave baron de Coubertin. C’était un homme de son époque, un aristocrate dilettante, dandy, prêt à toutes les aventures, dont la pensée flottait à chaque rencontre et que ses épigones, soucieux de faire tranquillement fructifier son héritage olympique, ont recouvert après sa mort d’un linceul étanche pour cacher à jamais les errances de ses proclamations. Je me souviens d’avoir jadis fait le voyage de Lausanne, espérant pouvoir y consulter les archives du baron, ah ma douleur ! Il m’aurait été plus facile d’aller à Moscou fouiller celles du KGB ! J’en ai simplement retenu que Coubertin, statufié post mortem, avait été de son vivant attaqué et poignardé de toutes parts, se rétablissant à chaque fois grâce à son charisme tranquille et à sa fortune personnelle.

Je n’en veux surtout pas au sport, malgré toutes ses dérives, malgré le fric, la chimie et le cancer du vedettariat. Je n’en veux même pas au principe des foires mondiales aux muscles et aux médailles, malgré toute la perversité que cela induit sur les politiques publiques de soutien aux jeunes athlètes. Chaque discipline organise périodiquement des championnats du monde ; il suffirait de regrouper ceux-ci, tous les quatre ans ou pas, peu importe, pour faire des Jeux aussi monstrueux que les Jeux olympiques, mais qui ne seraient plus olympiques.

Car ce que je veux voir disparaître à jamais, c’est l’olympisme, qui fut au départ une idée généreuse, certes aussi naïve que si elle était sortie de l’esprit d’Emmanuel Kant en personne, et qui s’est peu à peu reniée, puis vautrée dans la fange la plus abjecte ! Faites des Jeux si cela vous chante, mais sans les cinq anneaux, sans les drapeaux et les hymnes, sans cette flamme débile, sans ces chartes infâmes, sans ces symboles rancis et mille fois trahis qui furent jadis ceux de l’équilibre entre corps et esprit, ceux de l’amateurisme et du désintéressement !

Il faut dissoudre le Comité international olympique et tous ses pseudopodes, fermer et vendre ses multiples locaux, distribuer ses biens, jusqu’au dernier crayon, aux petits clubs sportifs amateurs, cesser de profaner le souvenir des Jeux antiques, et oublier les illusions nées de leur restauration à l’époque moderne. Les Jeux auraient dû disparaître après l’attentat de Munich en 1972, à tout le moins après le boycott de ceux de Moscou en 1980. Ils se sont maintenus par l’ouverture au professionnalisme, par la montée en puissance des intérêts financiers des équipementiers, par l’hypocrisie et la complicité des pouvoirs politiques. Ils ne survivent que par la coalition des intérêts mercantiles conjugués et par la paresse d’esprit générale d’un monde vieillissant. Nul ne regrettera leur disparition ; qui, seulement, s’en apercevra ?

 

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.