Où qu’on se tourne, apparaît un grand besoin d’Économie Sociale, qui seule peut trouver avec pragmatisme les voies qui assureront un bon compromis entre efficacité, liberté et responsabilité partagée. Ce qui suppose de faire un grand feu de joie de toutes les sornettes administratives, réglementaires et coercitives qui nous empêchent de respirer.

Actualité de l’économie sociale

Où qu’on se tourne, apparaît un grand besoin d’Économie Sociale. Non pas, certes, comme une solution universelle devant prendre en charge l’intégralité des activités de production, se substituer totalement au capitalisme ainsi qu’à l’économie administrée ; mais comme un faisceau d’astuces qui parvient à lever les blocages, à remettre assez d’humain dans la technique et assez de participation dans les organisations pour rendre la société vivable, pour trouver avec pragmatisme les voies qui assureront un bon compromis entre efficacité, liberté et responsabilité partagée.

Or l’Histoire nous montre que dans les secteurs où l’Économie Sociale s’est installée, cela n’a pas été sans mal. Il a fallu en passer par les affres de la misère et de la nécessité. Il a fallu que naisse et se cristallise une conscience collective d’un destin commun menacé de disparition ou de submersion.

Il a fallu l’intervention de meneurs charismatiques et inspirés. Il a fallu enfin que l’autorité politique se montre complice, ou au moins tolérante, qu’elle ne multiplie pas les entraves et les restrictions.

Aujourd’hui, quantité de domaines nouveaux sont apparus. L’Économie Sociale en est absente, et nul ne sait quelle forme elle pourrait y prendre le jour venu. Car nous ne manipulons, mentalement, que des modèles anciens, patinés par le temps et les épreuves. D’autres modèles ne manqueront pas d’apparaître. Ils partageront, avec leurs prédécesseurs, les mêmes grands principes, mais ils auront des caractères originaux qui nous sont pour l’heure inconnus.

Mais ils ne surgiront pas seuls du néant. Il y faudra des circonstances favorables. Nous avons déjà des milieux propices ; mais ce n’est pas suffisant. Nous pouvons espérer faire mieux, plus vite et avec moins de douleurs ou de déperditions que par le passé, mais seulement jusqu’à un certain point. Nous pouvons aussi faire pire, et je crains que ce soit précisément le cas.

Il n’y aura pas d’éclosion de nouvelles formes de solidarités, marchandes ou non, tournées vers la production comme vers la consommation, si la société est trop corsetée, si de vastes espaces vierges ne sont pas laissés à sa disposition pour qu’elle les occupe hors de toute norme et de tout contrôle. Il n’y aura pas de coagulation spontanée des intérêts privés sous forme de sociétariat organisé, si ces intérêts n’ont ni la liberté de se rencontrer et de se grouper, et s’ils n’ont pas la nécessité de le faire pour être plus forts ensemble. Or nous ne voyons autour de nous, à l’inverse, qu’une folle montée du nombre et de la portée des normes et des contrôles, explicites de la part de la sphère politique, implicites lorsqu’ils nous sont imposés par le monde médiatique.

Avec l’État moderne, il n’y aurait jamais eu de Rochdale ni de Mondragon. Les grands Raiffeisen et Desjardins auraient prêché dans le désert, et auraient été dénoncés comme complotistes. Paré de la certitude de vouloir notre bien, le sombre Moloch du contrôle social entend s’occuper de tout. Lui seul dispose des experts pour ce faire. Il sait nous parler ; d’ailleurs on n’entend que lui :

Nous allons vous apprendre à être autonomes, nous allons vous accompagner tout au long de votre parcours d’autonomie, évaluer pas à pas vos progrès et vos besoins, tenir un carnet de tests et d’indicateurs quotidiens pour nous assurer de votre santé d’esprit. Nous veillerons à vous protéger des influences pernicieuses qui pourraient troubler votre pleine adhésion aux valeurs citoyennes que chacun doit partager pour le plus grand bonheur de tous.

C’est du moins ainsi que j’ai interprété le discours récemment prononcé devant le MEDEF par notre secrétaire d’État à l’Économie Sociale, qu’elle veut également solidaire et responsable – merci pour cette aimable sollicitude. Qu’attend-elle de nos entreprises ? Certes pas d’être au service de leurs sociétaires, car c’est un mot qu’elle ne comprend pas et qu’elle n’a jamais prononcé. Non, ce qu’elle demande, c’est que l’Économie Sociale l’aide à décarboner le capitalisme. En faisant quoi ? En allant polliniser le secteur marchand. Et comment réussir ce tour de magie ? Elle donnera des instructions. Il y aura un guide. On nommera des référents et des accompagnateurs. Moi, je serais le carbone, je serais impressionné par tant de détermination, et je détalerais instantanément.

Ce n’est pas de cela dont nous avons besoin, c’est de liberté. Et d’un grand feu de joie de toutes les sornettes administratives, réglementaires et coercitives qui nous empêchent de respirer.

On me reproche parfois de ne pas donner d’exemples de ces espaces économiques où l’apparition et le développement de nouvelles formes d’Économie Sociale aurait un effet salvateur. C’est injuste ; j’ai l’impression de le faire continuellement. Il suffit de regarder l’actualité : où que l’on se tourne, on ne voit que foisonnement de normes appelant des contre-normes, de taxes appelant des subventions et de subventions appelant des taxes, de plans sur la comète qui se bloquent et se contredisent, de dispositifs d’aide aussitôt contrecarrés par des dispositifs d’interdiction.

Télétravail, usage de la voiture, biomasse, chauffage des logements, logistique associée aux achats en ligne, ce sont quelques exemples parmi tant d’autres où seuls peuvent s’exprimer les experts, et où le sociétaire potentiel n’est jamais considéré comme un adulte responsable. On parle pour lui, on ne pense même pas qu’il puisse s’occuper lui-même, au sein de collectifs solidaires, de ses propres affaires. Je me prends à songer que cette idée pourtant simple et naturelle ne pourra s’imposer qu’à la suite de rudes secousses.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.