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Interview. Guillaume Nicloux : le cinéma est une vérité mensongère

Interview. Guillaume Nicloux : le cinéma est une vérité mensongère
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Présenté à la 50e Quinzaine des réalisateurs lors du dernier festival de Cannes, Les Confins du Monde plonge dans la jungle indochinoise en 1945 avec un film de guerre hypnotique, au cœur du conflit intérieur entre la vie et la mort.

Synopsis – Indochine, 1945. Robert Tassen (Gaspard Ulliel), jeune militaire français, est le seul survivant d’un massacre dans lequel son frère a péri sous ses yeux. Aveuglé par sa vengeance, Robert s’engage dans une quête solitaire et secrète à la recherche des assassins. Mais sa rencontre avec Maï (Lang-Khê Tran), une jeune Indochinoise, va bouleverser ses croyances.

Entretien Cineuropa avec Guillaume Nicloux.

Pourquoi avoir décidé de consacrer un film à la guerre d’Indochine, tout particulièrement à une période bien spécifique du conflit qui n’avait pas été traité au cinéma ?

C’est Sylvia Pialat qui m’a parlé de cette date du 9 mars 1945 qui m’était totalement inconnue, c’est-à-dire le massacre par les Japonais de plusieurs garnisons françaises au moment où de Gaulle a voulu récupérer les colonies. J’ai été très intrigué par ce fait historique, notamment par un personnage qui s’appelle Vandenberghe, qui a été le premier à adopter une technique de combat qui était celle qu’utilisaient les Vietminhs : sans règles. J’ai eu la chance d’en parler à quelqu’un qui l’avait connu et qui était sorti avec lui lors de missions nocturnes : Raoul Coutard, qui a été mon chef-opérateur pour trois films. Cela m’a permis d’avoir un éclairage autre que celui des récits historiques dans lesquels on nous vante l’histoire officielle mais qui ont un souvent un autre versant, celui de l’aventure humaine vécue par les gens qui y étaient. Le mélange de ces deux sources m’a permis de poser un socle, de fantasmer cette guerre et de plonger le personnage principal dans un tiraillement qui est celui de la vengeance et de la passion amoureuse.

Le lieu, en l’occurrence la jungle, vous attirait-il aussi, à l’image de ces lieux sortant souvent de l’ordinaire dans lesquels s’inscrivaient vos films précédents ?

La géographie et la notion d’enfermement, même dans un décor naturel, agissent énormément sur ma façon d’articuler un récit et même sur le catalyseur d’émotions que cela crée au moment de l’écriture et évidemment au moment, qui est encore plus prégnant, où l’on fabrique le film, où l’on installe, où l’on met en scène, où l’on confronte le personnage avec son environnement. Rétrospectivement, je me dis que La Religieuse, L’enlèvement de Michel Houellebecq, Valley of Love, The End et Les Confins du Monde sont conditionnés par une forme d’emprisonnement dans laquelle j’essaye de trouver une liberté, mais qui est d’abord obscurcie par cette contrainte, que ce soit la jungle, une garnison, le désert, le couvent, une maison… Comme si ces films appartenaient à un cycle qui tient d’une sorte d’introspection dans laquelle se mêlent fiction et documentaire. Là, avec la jungle et la garnison, on est dans un principe de cloisonnement où la géographie et la force climatique vous obligent à vous fondre à l’intérieur. Je pense que pour un détenu, il y a aussi ce principe d’acceptation si l’on veut survivre dans un environnement clos. J’ai toujours été fasciné par les gens qui écrivent en cellule comme Jean Genet, Edith Stein : il y a une forme de dépouillement et de confrontation à ses propres démons. Et c’est aussi l’acceptation du fait qu’on n’est pas tout seul à l’intérieur de soi. La jungle, c’est un lieu où l’on se retrouve confronté à quelque chose d’essentiel et de vital, surtout en temps de guerre. Ce sont tous les récits que j’ai pu recevoir : on a l’impression que les gens ne sont jamais aussi vivants que lorsqu’ils sont proches de la mort. Pour un soldat, Il y une forme d’intensité qui ressurgit. Mais c’est mon fantasme d’une guerre que j’ai essayé de réinventer à ma manière, pour offrir aux spectateurs un voyage ne correspondant pas une vérité historique dont je me suis affranchi très vite, même si je me suis plongé dedans pour recueillir des récits et des impressions visuelles.

Les Confins du Monde traite finalement à la fois du conflit extérieur de la guerre et du conflit intérieur propre à l’humain.

J’essaye d’explorer ces zones de combat internes. C’est une forme d’introspection qu’on mêle à l’envie de raconter des histoires et c’est une façon détournée de parler de nous-mêmes, de ce qui nous hante.

Vous filmez la guerre de façon minimaliste, hypnotique, parfois onirique, mais aussi sous ses aspects les plus crus de la vie de soldat. Pourquoi ce mélange ?

J’essaye de présupposer le moins possible pour qu’au moment où l’on fabrique, on soit en train de chercher. Ce qui m’intéresse, c’est la recherche et l’expérience. J’essaye de me mettre dans cet état de disponibilité où l’on essaye de trouver une forme de justesse qui correspond à notre désir profond de capter cet instant, essayer d’obtenir cette vérité mensongère puisque c’est ça le cinéma : on essaye de mentir le plus sincèrement possible.

Propos recueillis par Fabien LEMERCIER

 

 



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