Où notre chroniqueur, virant d’un coup sa cuti, fait l’éloge de la religion culutrelle dominante.

RESTEZ CHEZ VOUS

Il me semble souvent que cette époque est d’une religiosité effrayante.

Nombreux sont les égarés cherchant le bon discours, la chose la meilleure à croire et répéter et transmettre ; et comment l’accorder à la bonne pratique, l’alliance du bon discours et de la bonne pratique devant les justifier, sinon pas les sauver. Ainsi fleurissent diverses sectes politiques, s’avouant ou non leur religiosité, convainquant ces égarés l’œil hagard d’abandonner leurs anxiolytiques pour les transes banales mais ô combien rassurantes du communautarisme à visage idiot. Hors de cette orthodoxie, de cette orthopraxie, point de salut.

Religiosité effrayante, oui, dont je me dis parfois, lors de nécessaires crises d’aveuglement, que cela ne peut pas prendre ; que, tout de même, nous sommes trop avertis de ces dangers. Mais non, nous ne sommes avertis de rien du tout, et le besoin anthropique de religion demeure le même. Vient à maturité la première génération absolument dépourvue de toute culture et connaissance historiques, et à laquelle, par conséquent, il ne coûte aucun effort de tout savoir d’emblée, selon tel ou tel critère moral adopté à la diable.

À l’avant-garde de ces mouvements sectaires, fermés, nous trouvons plusieurs légions d’artistes engagés ; engagés à faire triompher, fût-ce contre la réalité – la réalité ayant le tort d’être mouvante, incertaine, rétive à tout enfermement systématique –, le discours qu’ils se sont choisi ; la pratique qu’il faut imposer. Il ne leur suffit pas, d’ailleurs, sur un versant positif, de produire des œuvres idéologiquement engagées, où s’abolit le principe de contradiction, il leur faut aussi, sur un versant négatif, faire taire et disparaître ou tenter de faire taire et disparaître tout ce qui n’est pas compatible avec leur doctrine salvifique.

C’est la modernité, donc, qui nous a menés à ces sommets de religiosité violente, dont on trouve évidemment plusieurs ordres, qui, au-delà des inévitables bisbilles humaines, se complètent bien davantage qu’elles ne s’opposent. Si chaque troupeau a bien son pré carré, chaque chapelle ses ouailles fanatiques ou mortifiées, chaque communauté, sexuelle, racialiste ou climatologique, son leitmotiv et son drapeau, il y a bien un front commun contre tout ce qui tente d’empêcher l’existence de l’une d’elles. Front commun souvent nommé intersectionnalité, à propos de laquelle il est inutile de se demander humoristiquement si les sections la constituant ne se diviseraient pas en sections d’assaut et sections de sécurité. Ce serait un jeu de mots fort désobligeant.

Chacune de ces sections, donc, détient une parcelle de vérité, parcelle à forte valeur métonymique, parcelle valant pour le tout. Il est plusieurs demeures dans la maison de la divinité moderne, et l’amour du végétal certifié bio produit en circuit court ne saurait être incompatible avec la fabrication industrielle d’êtres humains d’acquisition possible quelque part au loin, en Asie par exemple. Tout cela, évidemment, est bel et bon.

Meilleur en tout cas que la vieillerie chrétienne agonisant partout, en Occident du moins – l’Occident, peut-être, ne se définissant plus que par cette agonie remarquablement mise en scène et orchestrée, d’ailleurs ; vieillerie chrétienne dont il est désormais évident que le temps est fini, les portes de la modernité ayant finalement prévalu contre les églises, dont, on le voit, de grands pans architecturaux sont copieusement recyclés. Tout cela, dis-je, est évidemment bel et bon.

Au point, n’étant, homme, pas moins sujet qu’un autre à ces accès de religiosité, que je pourrais presque envisager de me convertir. Il suffirait, en somme, de se laisser aller ; et qu’est-ce qui est plus cool que de se laisser aller ? Ce serait un merveilleux bien-être, sans doute, que ce suicide plus doux, une manière même d’anticipation de l’euthanasie finale, cette terre promise, cet avant-goût parfumé à l’ataraxie d’un inexistant au-delà. Il semble d’ailleurs que les grands prêtres de ces sectes aient converti à leurs vues, sans doute parce qu’elles y trouvent leur intérêt commercial et une virginité morale à peu de frais, un nombre de plus en plus grand de multinationales ; à moins bien sûr, et peu me chaut d’ailleurs, que ce ne soit au fond l’inverse, que ces artistes et citoyens engagés – chacun dans sa secte sexuelle, racialiste ou climatologique –, si fiers de leurs slogans qu’ils croient pensée, ne soient que le produit visible, la caution religieuse, plus-value spirituelle de mes deux, d’une mutation capitalistique de plus. Cette dernière hypothèse est même plus rigolote encore. Elle va, pour aujourd’hui, avoir ma préférence.

Il est grand temps, d’ailleurs, en esclave ordinaire, que je m’accorde des vacances.

Pascal ADAM

NOTE. Cette chronique un tantinet abstraite, on ne peut pas le deviner, m’a été inspirée par un passage du merveilleux Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, dont je me demandais comment il faudrait terme à terme le transposer à notre merveilleuse époque (par exemple, on remplacerait lire par visionner ou faire visionner, et, conservant les épisodes, roman par série télé).

Sicile, 1860. En automne, après le Rosaire et avant le dîner, le Prince Salina lit « aux siens, un épisode après l’autre, un roman moderne. » Ce jeu de remplacement serait amusant avec le paragraphe qui débute ainsi : « C’étaient les années justement au cours desquelles, à travers les romans, commençaient à se former les mythes littéraires qui dominent aujourd’hui encore les esprits européens […] » ; se poursuit en évoquant, pour dire, que l’existence, à l’exception de celle du dégoûtant Balzac, des romanciers Dickens, Eliot, Sand , Flaubert, Dumas, était inconnue en Sicile (tous noms d’auteurs que l’on pourrait remplacer par des noms de séries célèbres) ; et se termine de cette façon : « Le niveau des lectures (1) était donc plutôt bas, car il était conditionné par le respect des pudeurs virginales (2) des filles, par celui des scrupules religieux (3) de la Princesse et par le sentiment même de dignité (4) du Prince qui se serait refusé à faire entendre des « cochonneries » (5) à ses proches rassemblés ».

(1) Séries télé, donc. (2) Exigences communautaristes sexuelles. (3) délires écoloplanétaires. (4) Soumission au politiquement correct. (5) « Saloperies réactionnaires ». – Amen.

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique, qu’il tient depuis janvier 2018.