Où notre chroniqueur pré-dé-re-confiné mais toujours couvre-feuqué déroule son journal du moment, d’Hamlet à Napoléon, en passant par Poléon, giflant au passage quelques méritoires militants, et saluant le vaillant Lafourcade, qui tire à balles réelles.

RESTEZ CHEZ VOUS

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Fortinbras

L’arrivée de Fortinbras à la fin de Hamlet m’a toujours paru un événement énorme. Il a plusieurs fois été question de lui et nous n’y avons pas prêté attention, centrés que nous sommes sur Hamlet et la vengeance qu’il tente de ne pas remettre au lendemain, puis au moment enfin qu’elle a lieu et qu’enfin l’on se bat, Fortinbras arrive, il vient clore la pièce. Tout le monde s’est entretué, il n’a même rien à faire pour monter sur le trône, c’est merveilleux.

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Télévision

J’ai regardé, dans les archives de l’INA, une mise en scène de 1960 de Claude Barma de Hamlet, dans la traduction d’Yves Bonnefoy, très claire, avec Maria Casarès dans le rôle de Gertrude, Daniel Serano dans celui de Claudius, et l’impressionnant Roger Coggio dans celui d’Hamlet. La pièce est jouée sur les remparts de Carcassonne et filmée en direct. Il y a quelques petits problèmes de son à un ou deux moments, mais l’on voit vraiment se déployer devant nous le livre ; tout ce qui est, dans cette version au-delà de l’éloge, du cadrage au jeu des comédiens, en passant par les costumes et le décor, tend à servir l’histoire. Personne ne se prend pour un créateur ; le grand art est interprétation et Shakespeare est Shakespeare.

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Fortinbras 2

Parfois, je m’imagine Fortinbras simplement chanceux, avec une innocence d’enfant. Il entre, il ramasse la couronne et s’en coiffe. Parfois, comme après tout nous n’en savons presque rien, je l’imagine en stratège absolu, bien décidé à monter sur le trône de Danemark et manipulant sans jamais apparaître les quelques personnages qu’il faut manipuler ; il a fait sienne la formule de Sun Tzu : « Votre but doit être de prendre intact tout ce qui se trouve sous le ciel. »

Ce qu’il fait.

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Télévision 2

Je regarde, pour de pesantes raisons de travail, une lecture mise en jeu (si l’on peut dire. L’opération s’appelle « Théâtre à la table » et l’équipe prépare la « création » en six jours.) en novembre 2020, pendant le second confinement, donc, de Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, par des comédiens du Français. Ennui mortel, besoin de s’allonger, dormir. J’ai, par malheur, et pour la première fois de ma vie en assistant à un spectacle, le texte à la main : c’est un petit massacre. Je comprends très bien que l’on puisse échouer à monter une telle pièce en six jours ; beaucoup moins, qu’on la diffuse quand même.

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Poléon

Joël Lokossou m’a proposé d’écrire une pièce, la quatrième dans laquelle, nous l’espérons, il jouera. Au Bénin. Avec d’autres comédiens. Peut-être quelques Français, et puis de toute façon des Béninois. On ne sait pas, on verra. Il m’en a parlé début février, la pièce jouera (ou non) en avril.

Je me lance d’un coup à destination d’un théâtre de tréteaux dans une version farcesque, ubuïsée d’un Hamlet, qui serait aussi un Fortinbras (presque deux de mes actes se passant avant que la trame empruntée à Shakespeare ne commence).

Mon Fortinbras n’est finalement pas très malin non plus, farce oblige, mais il a pour capitaine un certain maître-espion, Guillaume Branlelance (très ancienne traduction en français des mots William Shakespeare). C’est finalement Gertrude qui prend de plus en plus le centre de la pièce, puisque je l’ai, si j’ose dire, lady-macbethisée.

Nous décidons de changer tous les noms connus (ou presque), Danemark, Norvège, Hamlet, Fortinbras. La pièce s’appelle Poléon. C’est une farce. Na. Commencée le 23 février, terminée le 15 mars.

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Les questions de théâtre à la con

Je reçois, par l’humoristique intercession du rédacteur en chef de Profession Spectacle, une invitation à assister à cet « évènement » (ce mot n’a décidément plus aucun sens) organisé en ligne, il faut bien ça, par les EAT (Écrivains associés du théâtre) et la SACD, dont voici la présentation :

L’appropriation culturelle : la fin de la fiction ?

Qu’est-ce que l’appropriation culturelle au théâtre ? Quelle est la responsabilité des dramaturges issus d’une culture dominante face à l’histoire des peuples ou des colonisés et esclavagisés ? Peut-on créer de la fiction à partir de celle-ci ? Comment décoloniser les arts ?

Je ne vais pas nommer ici les intervenants probablement d’accord sur tout, à deux ou trois détails près, de ce débat crétin. Je ne vais même pas les insulter ni les envoyer se faire foutre.

La seule chose réellement qu’ont à faire les auteurs dramatiques, quels que soient leur taux de mélanine, leurs ancêtres, leur sexe et ce qu’ils font avec, c’est écrire de bonnes pièces. Et ce n’est pas si facile. Il n’est qu’à se promener sur le site des EAT pour avoir envie de se pendre.

Quant à la volonté d’en finir avec la fiction, c’est la volonté d’en finir avec la liberté.

Allez donc vous faire foutre. (J’ai changé d’avis.)

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Napoléon

Comme j’ai la remarquable habitude de ne pas lire la presse, de ne pas écouter la radio (à l’exception de quelques émissions musicales) et de ne pas regarder la télévision, je n’avais pas prêté l’attention au fait que cette année 2021, en surplus d’être la seconde du règne du COVID, serait celle du bicentenaire de la mort de l’Empereur. C’est en toute ignorance (sic) et sans penser à mal que j’ai donné à ma pièce le titre de Poléon. Je ne le regrette pas. Mon personnage, s’il emprunte quelque que chose à quelqu’un, comme on l’a vu plus haut, c’est à ce Fortinbras dont au fond on ne sait presque rien… et le reste, somme toute, tient du pastiche et de la farce comme le père Ubu, entre autres, tient de Macbeth.

Napoléon, le vrai si j’ose dire, ne m’a pas beaucoup intéressé depuis mes cours d’histoire, qui commencent à remonter, et je n’ai aucune prétention à le bien connaître… Comme auteur dramatique, il me paraît moins ressembler à César — auquel Shakespeare a offert une grande pièce politique — qu’à cet Alexandre le Grand auquel Racine lui-même, finalement, n’a pas trouvé de protagoniste convaincant. (On peut évidemment toujours, par ces temps de théâtre frileux où deux comédiens suffisent à faire une production, le faire dialoguer en vers bizarres avec le second Consul Cambacérès, comme s’y est essayé le pauvre D’Ormesson.)

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Le Grenadier Flambeau 2021

Pour Napoléon. Le spécialiste de Napoléon qu’est Thierry Lentz se fend ici d’un bel ouvrage (chez Perrin) en forme de défense de l’étude napoléonienne, et plus généralement, de l’histoire ; il y reprend point par point les accusations erronées, volontairement parfois, ou inventées de toutes pièces, portées contre l’Empereur et entreprend de situer chaque point, qu’il s’agisse du rétablissement de l’esclavage, d’une préparation de génocide, du méchant Code patriarcal de 1804, de l’inepte comparaison à Hitler ou des prétendus « millions de morts », dans son contexte historique, loin de je ne sais quelle pseudo-émotion industriée de série qui devrait commander nos réflexes – ceux-ci étant manifestement appelés à se substituer à la connaissance et à la réflexion.

Il démantèle ce qu’il nomme la jurisprudence Chirac, du nom de ce président qui refusa de commémorer la bataille d’Austerlitz ; laquelle jurisprudence « souhaite qu’on ne commémore pas par principe Napoléon et que, lorsqu’on ne peut pas faire autrement, précautions et excuses soient de rigueur. »

Surtout, il répond avec une belle fermeté d’expression à tous les chroniqueurs et militants de la nouvelle domination inculte et moralisatrice et ne visant qu’à la censure et à la disparition des connaissances.

« Chacun le pressent, Napoléon n’est pas leur cible principale mais un élément tactique d’une stratégie qui vise à dégoûter les Français de leur histoire, à les déraciner toujours un peu plus pour planter sur la friche une nouvelle et « bienfaisante » doxa qui écarte le savoir et la raison au profit des seules passions minoritaires qui ont pignon médiatique sur rue. L’avant-garde du mouvement sait qu’un peuple sans passé, sans conscience et – mieux – sans connaissance, est manipulable à l’envi. Leurs alliés, semblables aux « idiots utiles » qui seraient les premiers broyés s’ils triomphaient, les laissent faire, tandis que les timorés, y compris haut placés, font mine d’ignorer la réalité de leur projet ou, pis, devancent leurs désirs, pour avoir la paix tout de suite. Un pas-de-vaguisme teinté de lâcheté que nous risquons un jour de payer cher, comme nous payons, dans la lutte contre l’islam politique, celui qui prévaut dans l’Éducation nationale. »

Et un peu plus loin :

« Il n’y a aucune raison pour que, un jour ou l’autre, notre matière et d’autres ne soient pas l’objet, en France et en Europe Occidentale, de cette offensive déconstructiviste, racialiste, décoloniale, multiculturaliste ou autre, visant à la réparation des « offenses » ou des « oppressions » et, tant qu’à faire, à la purification des âmes et à l’abolition de la raison. »

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À balles réelles

Les poètes et les auteurs dramatiques ne le savent pas, mais ils peuvent remercier Bruno Lafourcade de ne pas s’intéresser du tout à eux ! Quel beau massacre de spécialistes mondiaux de l’entre-soi c’eût été ! De quelle Saint-Barthélemy du bien-pensant ne me serais-je point délecté là !

La littérature à balles réelles, aux éditions Jean-Dészert, est un petit livre rassérénant, roboratif et jubilatoire. J’imagine qu’on peut le trouver méchant ; je le trouve juste. Certains de ses paragraphes expliquent à eux seuls l’ostracisme discret qui frappe leur auteur. Lafourcade ne joue pas le jeu ; et, dirais-je pour parodier Chuck Norris, s’il renvoie des ascenseurs, c’est souvent dans la gueule. Comparaison injuste, tant Lafourcade est un tireur d’élite, faisant mouche, très souvent, en une phrase. (L’éditeur est sans doute courageux de publier un tel brûlot, mais sa mise en page mérite tout de même un bon coup de pied aux fesses !).

Je pourrais prendre un très grand plaisir à simplement recopier quelques tirs de Lafourcade, mais je risquerais, entraîné par le rire, de recopier les trois-quarts du bouquin, trop heureux du sort fait à ces précipités d’entre-soi que sont Laurent Gaudé, Philippe Claudel, Marlène Schiappa (non, elle ne dépare pas dans cette liste !), Olivier Adam, David Foenkinos, Anna Gavalda, Christine Angot, Katherine Pancol. (On pourrait éventuellement reprocher à l’auteur d’avoir fait l’impasse, par exemple, sur les écrivains interchangeables de chez Minuit.) Mais je vais plutôt vous parler une seconde de la méthode Lafourcade, qui me semble infaillible et économique, par l’exposé de laquelle s’ouvre l’avant-propos à l’arme lourde ; il est question, donc, d’écrivains (ou à peu près) :

« Pire, je les juge fréquemment sans les avoir lus, car il en va des livres comme des bananes : la peau dit tout – je ne mange pas de fruits blets, et je ne lis pas de livres intitulés Les lendemains avaient un goût de miel, parce que je reconnais la pourriture sans avoir besoin de la goûter, et les emprunts à Dalida quand ils se présentent.

Je ne comprends donc pas le préjugé demandant qu’on lise un livre avant d’en parler, et d’en écrire du mal, quand le regarder suffit : la couverture, le titre et la quatrième en disent beaucoup ; je vais jusqu’à faire confiance au visage de l’auteur : des trognes sont si décourageantes, elles en disent si long sur leurs propriétaires qu’elles justifient amplement le « délit de sale gueule », et inversement « le crédit de belle gueule » ou, pour le dire autrement, visages et titres se marient si bien qu’il faut au moins avoir la tête de Franz-Olivier Giesbert pour oser appeler un roman L’amour est éternel tant qu’il dure – mais je conviens qu’il s’agit là d’un point contestable. »

Finalement, les moments les plus faibles du petit livre sont les quelques exercices d’admiration auxquels, pour souffler un peu, dirait-on, se livre l’auteur. On comprend l’intention, qu’on soit en accord ou non avec Lafourcade, mais c’est un peu décevant ; et l’on a hâte que les tirs reprennent.

Pour finir, voici tout de même l’entrée consacrée à « Claudel, Philippe » :

« Imagine-t-on un Cyril Proust, un Jacky Bernanos ? – Alors, si l’on s’appelle Claudel et si l’on tient à écrire une niaiserie comme Le rapport de Brodeck, on change de nom. »

 

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.



 

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