Après son chef-d’œuvre Tristesses et son magnifique Arctique, Anne-Cécile Vandalem conclut sa trilogie dystopique avec Kingdom, une fable sur l’impossibilité de vivre en paix durablement. Un beau spectacle dans lequel on retrouve cette esthétique qui nous a tant séduit, mais qui pêche parfois par trop de linéarité.

Kingdom n’est pas du théâtre ; ce n’est pas non plus du cinéma. Anne-Cécile Vandalem a beau employer les deux termes, disant les mêler, ce qu’elle propose n’appartient à aucun des deux genres. Quiconque attendrait l’un ou l’autre risque d’être déçu. La metteure en scène liégeoise creuse son propre sillon, faisant d’elle l’une des artistes les plus originales de la scène francophone.

*

J’ai déjà beaucoup écrit sur son travail, Kingdom (pourquoi un titre anglais ?) étant la dernière partie d’un triptyque initié avec le formidable Tristesses en 2016, que je considère aujourd’hui encore comme un chef-d’œuvre. Il y a trois ans, elle présentait au festival d’Avignon un excellent Arctique, dans la même veine – la profondeur philosophique en moins. Kingdom, bien qu’en dessous de ses œuvres précédentes parce que plus immédiatement linéaire, prolonge mon enthousiasme.

Ce spectacle présente l’histoire d’une famille venue se réfugier dans la taïga sibérienne pour fuir le bruit du monde et y trouver la paix, en vivant en communion avec la nature jusqu’à développer ses propres rites animistes. Mais l’arrivée d’une deuxième famille, une branche cousine à la philosophie différente, met à mal cet équilibre trouvé dans l’absence d’altérité, conduisant inexorablement à un conflit dont la violence croît au fil de la pièce.

*

« En 2018, je travaillais au développement du dernier volet de ma trilogie ayant pour sujet principal l’échec temporel ou comment le futur ne peut plus résonner avec la promesse d’un monde meilleur, explique Anne-Cécile Vandalem. Je souhaitais aborder ce sujet par le biais des enfants, qui seront les adultes de ce futur en question. »

« L’échec temporel » est incontestablement une thématique centrale de son œuvre. Mais elle n’est pas la seule. Ce qui me frappe, c’est tout d’abord la cohérence esthétique de cette trilogie : des décors extrêmement réalistes signés Ruimtevaarders, l’usage des caméras qui sondent le hors-champ, s’emparant de l’intimité des protagonistes pour le livrer violemment en pâture aux spectateurs, une ambiance ténébreuse et mélancolique, à l’image des peintres du nord (ma critique de Tristesses explore longuement ce point) qui annonce la destinée funeste ou encore la musique de Vincent Cahay et Pierre Kissling qui participe de l’atmosphère cinématographique de la pièce. Il est des artistes dont les variations visuelles sont à ce point différentes que nous pouvons être surpris d’un spectacle à l’autre ; je pense évidemment, puisque c’est d’époque, à La Cerisaie présentée hier par Tiago Rodrigues dans la Cour d’honneur du Palais des papes, qui offre peu de point de comparaison avec Sopro, donné au cloître des Carmes il y a deux ou trois ans. Anne-Cécile Vandalem reste quant à elle fidèle à son intuition originelle, qui lui permet d’exprimer ses dystopies successives.

Il y a ensuite cette thématique de l’habitation, scrutée à un degré rare. L’habitation, écrivais-je au moment de Tristesses, est autant un lieu où l’on demeure qu’une action que nous accomplissons : habitare, en latin, est le fréquentatif du verbe habere (avoir), et peut être traduit par « avoir souvent », « être souvent ». L’habitation est un mode d’être, à la fois reçu et choisi. Dès lors que nous sommes, nous sommes quelque part, c’est-à-dire nous habitons ; dans le même temps, habiter un lieu demande un acte de notre part : c’est valable pour ce lieu singulier qu’est le corps – l’adolescent en sait quelque chose – autant que pour un lieu physique que nous aménageons : maison, place, village… Ce n’est possible que si le secret – intimité – est préservé.

Dans Tristesses, il est question d’une désappropriation des lieux sous les coups de la misère économique et de la faillite politique, qui conduit fatalement à la perte de toute identité personnelle. Dans Arctique, véritable fable écologique à partir d’un huis-clos maritime, toute possibilité d’habitation de la planète était remise en cause : l’humanité était condamnée à sombrer, entraînant dans sa suite la jeunesse – incarnée par la sémillante Épona Guillaume.

Kingdom observe l’habitation sous l’angle du fameux « vivre ensemble », désormais impossible. Ce constat d’échec est un classique de notre monde contemporain, partagé par tous les bords (c’est peut-être le seul point qui fait unanimité, quelle que soit la cause qu’on prête à ce déclin de l’humanité). La metteure en scène belge l’inscrit, non dans un sermon déguisé, même recouvert de prose poétique, mais dans une véritable narration. Je l’écrivais déjà avec Arctique : le génie d’Anne-Cécile Vandalem est de créer une authentique fiction, une dystopie narrative qui ne glisse jamais vers le discours militant, assommant et moralisateur. C’est déjà beaucoup, pour notre temps.

*

Je vois néanmoins deux limites à ce troisième opus. En s’inspirant – même librement – du documentaire Braguino, de Clément Cogitore, l’artiste belge semble rivé à une narration rectiligne, aux déploiements parallèles plus rares et plus évidents, à la différence des deux précédents spectacles qui superposaient avec intelligence des sens et des compréhensions multiples. Seconde limite notable : l’absence d’humour, qui habitait jusqu’alors son écriture et participait, d’une part, de son audace formelle, d’autre part, du tragique existentiel.

Le jeu des acteurs – des adultes comme des enfants – est en revanche parfait. Nous retrouvons les merveilleuses actrices et chanteuses Zoé Kovacs et Épona Guillaume, qui sont les seules à avoir traversé l’intégralité de la trilogie, ainsi que Philippe Grand-Henry, qui interprétait l’ex-conseiller Bent Rosbach dans Arctique et qui joue ici le rôle du patriarche familial. Ils sont accompagnés des excellents Laurent Caron et Arnaud Botman, d’une grande justesse de jeu.

Qui ne connaît pas encore l’écriture scénique d’Anne-Cécile Vandalem dispose avec Kingdom d’une nouvelle opportunité de découvrir son beau travail. Ce n’est certes pas la meilleure réalisation, mais elle n’en garde pas moins son charme singulier, unique dans le paysage artistique contemporain.

Pierre GELIN-MONASTIER

Kingdom (© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon)

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon



Spectacle : Kingdom

Spectacle vu dans la Cour du lycée Saint-Joseph, dans le cadre du festival d’Avignon.

Création : 6 juillet 2021 au festival d’Avignon
Durée : 1h40
Public : à partir de 14 ans

Écriture et mise en scène : Anne-Cécile Vandalem
Avec : Arnaud Botman, Laurent Caron, Philippe Grand’Henry, Épona Guillaume, Zoé Kovacs
Équipe de réalisation : Frederico D’Ambrosio, Leonor Malamatenios
Enfants en alternance : Juliette Goossens/Ida Mühleck, Lea Swaeles/Léonie Chaidron, Isaac Mathot/Noa Staes, Daryna Melnyck/Eulalie Poucet
Scénographie : Ruimtevaarders
Musique : Vincent Cahay, Pierre Kissling
Lumière : Amélie Géhin
Son : Antoine Bourgain
Vidéo : Frédéric Nicaise

.
Photographies : Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
.

Kingdom (© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon)

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon



Tournée

24 septembre au 1er octobre 2021 : théâtre de Liège (Belgique)
7-14 octobre : théâtre national Wallonie-Bruxelles (Belgique)
19-22 octobre : théâtre du Nord à Lille
27-28 octobre : Maison de la culture de Tournai (Belgique)
9-12 novembre : Le Quai à Angers
18-19 novembre : théâtre de Lorient
20-22 janvier 2022 : théâtre de Namur (Belgique)
28-29 janvier : théâtres de la ville de Luxembourg
9-10 mars : Le Volcan au Havre
30 mars au 3 avril : Les Célestins à Lyon
9-10 avril : Festival internationale Neue Dramatik Schaubühne (Berlin)

Kingdom (© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon)

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon



Découvrir toutes nos critiques de spectacle