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“Le soliloque de Grimm” – Un face à face avec la dramatique solitude d’un sans-abri

“Le soliloque de Grimm” – Un face à face avec la dramatique solitude d’un sans-abri
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Le soliloque de Grimm met en lumière la vie chaotique de Fred Loisel, à la rue depuis trois ans, sans-abri imbibé de belles paroles et de mauvais alcool. Le texte fut écrit par Bruno George pour Fred Saurel, qui campe avec talent ce personnage à la fois drôle, pénible, attachant et tragique, un peu comme « ton meilleur pote », pour reprendre l’expression du metteur en scène Jean-Philippe Azéma. À découvrir au théâtre de l’Essaïon jusqu’au 27 janvier.

« Ces gens n’ont plus de toit ;
ils sont les locataires du froid. »

Dans la belle salle voûtée du théâtre de l’Essaïon (Paris), le décor est planté sitôt notre arrivée en salle : une tente Quechua, un canapé défoncé, un abri de bois et de rouille en guise de toilettes… Sur le mur du fond, entre les horaires des messes et une affiche fatiguée de Richard II de William Shakespeare, une petite table surmontée d’une structure en bois accueille pêle-mêle bassine, bidon, sac Lidl…

La scénographie paraît d’emblée presque trop évidente, dans son réalisme travaillé. C’est avant de savoir que nous sommes dans un campement sauvage, où chacun se ménage un espace pour vivre, pour survivre.

Tâtonnement vital et verbal

À l’extinction des feux de ce monde, à la lueur des éclairages théâtraux, le voici qui sort de sa tente : une grosse main s’agrippe à la toile ; le corps lourd, rendu massif par le « costume » –  expression devenue bien ironique, depuis la petite formule d’Emmanuel Macron, dès lors que nous sommes confrontés à une personne sans abri –, se déploie péniblement, pour aussitôt saisir la bouteille, première d’une longue série.

Le comédien, d’abord silencieux, comme tâtonnant dans sa vie aussi bien que dans ses mots, évoque sa situation, celle de ses camarades – Bon-tant-pis, Cartouche, Kadhafi, Terminator, Chabal… –, la manière dont les journalistes profitent de leur misère pour nourrir les lamentations télégéniques, dès lors que le froid commence à mordre la chair jusqu’à la fendiller en de multiples endroits, quand la neige recouvre totalement la crasse – véritable « miracle de Noël ».

Soudain, comme en passant, Batman – son surnom dans le camp – évoque celle qui l’a « foutu dehors »… Nelly… apparition furtive d’un amour encore omniprésent dans son existence, quand il a déserté depuis plusieurs années celle de la compagne d’autrefois. Il ne s’y attarde pas, pas tout de suite.

Richesse du langage

Il a tant à dire, et si peu de mots pour l’exprimer, du moins le pense-t-il : « Moi, les mots, c’est ce qui m’a toujours manqué. C’est un sacré handicap dans la vie, surtout pour un comédien. » C’est donc l’histoire d’un comédien qui joue un sans-abri qui fut comédien… sur les planches polies du théâtre hier, sur les planches pourries du campement aujourd’hui. Sans personne à qui adresser sa tirade, glorieusement shakespearienne et tristement loiselienne : « Après Richard II, j’ai surtout joué Pochard III : trois grammes d’alcool dans le sang et ta royauté décline ! »

Les jeux de mots se succèdent, préservent une légèreté dans la chute, tracent un cynisme de survie : le poivrot qui « manque un peu de bouteille », la « loque soliloque », la « fête foraine pour un foireux sans reine », le « Clodo et ses Claudettes », « Auchan twelve » (vol de carburant dans un supermarché), ou encore « Je suis Clocharlie »… Le comédien s’attarde parfois trop sur les effets de ces formules, comme pour vérifier la compréhension du public.

Batman affirme de ne pas avoir le langage pour s’exprimer, mais celui-ci se déverse abondamment en un texte simple (signé Bruno George), avec une facilité déconcertante, quand bien même la mémoire flanche par endroits et qu’une chanson de Serge Reggiani est nécessaire pour exhumer les noms enfouis du passé. Fred sait apposer des mots sur ce qu’il vit – une richesse que tant d’autres, accolés au bitume, n’ont pas.

Quand le miroir devient mouroir

Ce qui lui manque, c’est davantage un regard extérieur, celui – impossible – du « fantôme » qui partageait son existence, celui qui le distancie de lui-même pour offrir une altérité féconde. Mais il n’a que cet impitoyable miroir, dans lequel se noie le personnage, jusqu’à ne plus voir que lui-même. Telle la diabolique reine de Blanche-Neige, avec qui il partage une maladie : « le soliloque de Grimm ». Inutile de regarder dans un dictionnaire ; ce mal n’existe que dans l’imaginaire de l’auteur.

Bruno George compare en effet l’interrogation de la reine à celle de son personnage… au risque d’être un peu trop rapide. C’est oublier que le miroir répond à la reine, brisant précisément le soliloque, quand il demeure désespérément silencieux pour Fred Loisel. Mais le dramaturge s’intéresse ici à une autre dimension : l’enfermement dans une contemplation de soi. La reine n’a d’yeux que pour sa beauté quand le comédien n’entend que son verbe haut, qui fit son succès dans Richard II, jusqu’à ne plus ressentir la présence de Nelly à ses côtés, lorsqu’il vivait encore avec elle.

La trouvaille est belle, subtile : le soliloque de Batman, si bien interprété par Fred Saurel entre deux gorgées, n’a pas son origine dans la misère, mais dans l’emprisonnement intérieur d’un être contre lequel vient se briser toute altérité, toute chaleur humaine (le prénom Nelly ne vient-il pas du terme grec hélê qui signifie « éclat du soleil » ?), celle-là même que, une fois perdue, il guette indéfiniment.

La séparation et la solitude interviennent comme des accélérateurs d’un processus de décomposition sociale. Et le miroir devient mouroir.

Pierre MONASTIER et Pauline ANGOT

 



DISTRIBUTION

Mise en scène : Jean-Philippe Azéma
Texte : Bruno George
Avec : Fred Saurel
Assistanat mise en scène : Camille Fau-Prudhomot
Décor : Benjamin Lavarone
Création maquillage : Sophie Pré
Identité visuelle et graphisme : Marie-Joëlle Rey

Crédits des photographies : Jean-Christophe Charrier

Informations pratiques
– Durée : 1h10
– Public : à partir de 14 ans
– Comédie dramatique
– Site : Le soliloque de Grimm
– Diffusion : Jacques Guenni au 06 64 38 23 23 et jguenni [@] 66prod.com



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Tournée
– Du 16 novembre au 27 janvier : théâtre de l’Essaïon (Paris)
9 février 2018 à 20h30 : salle J. Davidson (Amboise)
10 février 2018 à 20h30 : salle Paul Eiselé (Rantigny)



 

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