“Smoke on the water” : la synecdoque du rock a cinquante ans

“Smoke on the water” : la synecdoque du rock a cinquante ans
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Succès colossal, jusqu’à propulser Deep Purple au firmament, “Smoke on the water” est pourtant né d’un caprice du sort, un drame, sur les bords du lac Léman, il y a 50 ans. Ou comment un incendie en Suisse déclencha une combustion mondiale.

Ils sont cinq, fraîchement débarqués à Montreux. La vingtaine avancée, chacun son style, lunettes miroir jaune citron, moustache tombante, crinière samsonesque, bandeaux, chapeaux et bottes de cuir, jean épousant le corps comme la dure-mère son cerveau. D’emblée leur sillage donne l’heure juste : hormones, phéromones, impulsion, ambition, voracité tous azimuts, ils sont des conquérants. Ils forment un tout, un volcan, un groupe rock.

Deep Purple.

Depuis la sortie de leurs albums In Rock et Fireball, ils sont au top. Plusieurs raisons expliquent ce succès, mais s’il a été aussi fracassant, c’est notamment grâce à leur nouveau chanteur, Ian Gillan, capable de crever non pas l’écran mais les baffles avec “Child in Time”, pour ne citer que cet exemple, du jamais entendu dans le rock. La voix de cet enfant de chœur devenu rock star est désormais leur vibration – sans elle, le groupe serait dénaturé. Depuis presque deux ans qu’il a intégré le band créé par Ritchie Blackmore, qui ne sera jamais son ami – deux coqs au combat –, Gillan le sait. Du reste, jamais il ne se fera l’effet d’une pièce rapportée, pas plus que Roger Glover (son immense ami), qui s’est greffé au groupe en même temps que lui. Le bassiste a sa touche, reconnaissable, tout comme son calme olympien. Quelle bonne mouture. Cependant, pour rester les monarques du nouveau son du rock, hard et progressif, comme ils se sont représentés sur la pochette de In Rock, émergeant du roc du mont Rushmore, il faut continuer, et se surpasser.

Or tous reviennent d’une tournée anglaise et américaine épuisante. Le rock est une arène. On y produit ses prouesses et on peut en mourir. Deux ans plus tôt, Hendrix et Joplin ont rendu l’âme. Morrison a suivi. En 1969, Brian Jones a le premier sonné le glas. Tous, faut-il le redire, avaient 27 ans. Or c’est bien l’âge que le chanteur de Deep Purple a atteint. Du reste, ce n’est pas son genre de laisser l’angoisse filtrer, ni l’imagination s’enflammer – mais il pourrait être le prochain sur la liste du célèbre club des défunts. Aux États-Unis, en effet, il s’est produit en pleine hépatite, jusqu’à s’effondrer dans les coulisses, ce qui a conduit à l’interruption de la tournée ; Blackmore le guitariste a montré des signes évidents de burn-out d’une chambre d’hôtel à une autre ; on s’est plaint que les pieds du batteur Ian Paice exhalaient une gênante odeur et Jon Lord se les traîne presque alors que, sous pression, leur manager leur demande – les oblige ! – à sortir un album encore plus percutant que les deux précédents.

Voilà pourquoi ils sont en Suisse, dans cette riche et élégante villégiature où, le long du Léman, des hôtels de luxe et dans les salles de jeu, ils ne sont pas sans détonner. Ils font la bringue et se tordent de rire, c’est l’usage, mais au fond, en vérité, c’est déjà l’usure qui les mine. Ils sont à la veille d’atteindre le véritable sommet de leur gloire, mais ce sera au prix, ils ne le savent pas encore, de leur chant du cygne. Ne reste plus qu’à le créer, mais comment ? Exténués comme ils le sont, il leur faut puiser l’inspiration à coups de silex dans une terre dure comme un glacier avant le réchauffement de la planète.

C’était il y a cinquante ans, en un temps à jamais révolu – sans doute faut-il écrire hélas… En ce jour de décembre 1971, le 4 pour être précis, sur Montreux les fées se penchèrent, embrasant la Muse et marquant monumentalement l’histoire du rock…

Comment le destin s’accomplit-il ? De quelle façon l’Inspiration, sans répit, alors même qu’on la croit morte, se fraye-t-elle un chemin ? Cette fois, elle survole les Alpes, se love sur les berges du lac de Genève, pénètre dans un casino et donne l’impulsion à ce pion de l’échiquier de la merveille à venir – du chef-d’œuvre – cet anonyme de la foule qui fera en sorte que la Création s’impose par le biais d’une explosion qui aurait pu virer à la tragédie.

Sans Zappa, l’Histoire l’a bien et souvent rapporté, rien de tout cela ne se serait produit. Le leader des Mothers of Invention, dans ce cas précis, ne peut mieux porter son nom. Il donne le dernier concert de sa tournée au casino de Montreux. C’est l’origine, l’étincelle serait mieux dit, d’un fait d’hiver, ou divers, au choix, alors que, en plein concert, ledit anonyme lance un pistolet de détresse en direction du plafond en rénovation. Selon un témoin, néanmoins, cette version (celle-là même qui est rapportée dans le célèbre tube) serait une fable. La vérité aurait été qu’un jeune se serait amusé à gratter des allumettes et à les lancer en l’air, jusqu’à ce que la structure de bois s’enflamme. Enfin, on apprendra plus tard que le système de chauffage était défectueux. Quoi qu’il en soit, l’incendie se déclenche. Sur scène, alors qu’il chante “King Kong”, Zappa s’en aperçoit, prévient le public et l’engage à quitter les lieux avec un flegme à la mesure de son originalité – une remarquable orchestration. Comme le casino est sur le point de se transformer en brasier, c’est évidemment la panique. Les sorties ne sont plus que des entonnoirs, le piège se referme. Les pompiers aussitôt alertés fracassent les baies de l’enceinte. Des gens courent de partout, affolés, piétinent le tapis de verre et sautent en hurlant du premier étage. Lorsqu’ils aboutissent au sol, sonnés – Zappa n’a jamais donné un show aussi hot ! –, ils découvrent que le lac n’est plus qu’un nuage de fumée.

Les cinq musiciens de Deep Purple, qui s’étaient bien entendu réjouis d’avoir la chance d’entendre Zappa, sont sortis sans encombre du casino. Mais Zoe, la copine de Gillan, pousse soudainement un cri d’effroi. Elle a oublié son manteau dans la salle ! Déjà, le chanteur s’engouffre dans le bâtiment, n’écoutant aucun avertissement, pour en ressortir un moment plus tard, soit une éternité dans de tels cas, avec le vêtement. Lorsque des années après, il lui sera demandé d’expliquer ce geste chevaleresque, il dira simplement : « Elle voulait son manteau. C’était la seule chose à faire. » N’empêche, les cinq ont beau se taper les cuisses et feindre la désinvolture, ils ont eu peur et l’image puissante de ce tableau vivant ne quittera pas leur esprit. Dès le lendemain, ils doivent commencer à enregistrer le fameux disque. Ce ne sera pas dans le studio prévu, réduit en cendres, mais dans un lieu nommé le Pavillon duquel ils seront bientôt chassés car leur boucan dérange tout le quartier, merci les amplis. Claude Nobs, le proprio du casino, qui, la veille, a sauvé de nombreux jeunes en allant prêter main-forte aux pompiers, installe Deep Purple dans le couloir capitonné de matelas d’un hôtel déserté en hiver, avec l’équipement mobile loué aux Rolling Stones. Funky Claude, comme Gillan le nomme, s’occupe de tout.

On connaît la suite mais pourquoi ne pas en raviver le souvenir encore une fois, à l’occasion du remarquable jubilé d’un hit planétaire… La nuit suivant le drame, Glover s’est réveillé en sursaut, sans doute d’un cauchemar orange crépitant, avec un titre à l’esprit, une vraie foudre, quatre mots enflammant le ciel de son imagination : « Smoke on the water ». Sur ces mots, Blackmore trouve immédiatement le riff qui s’imposera sur tous les autres, quatre notes parfaitement martelées par la basse de Glover, et dont le guitariste, au fil des ans, livrera l’alchimie : la 5e de Beethoven, à l’envers.

Deep Purple Machine HeadUn cocktail pour le moins explosif, c’est le cas de le dire. D’une simplicité désarmante, militaire, un peu pompeuse, tout comme le refrain scandé – une incantation, les Celtes ne sont pas loin. Les ingrédients de ce poème épique sont parfaitement dosés, le philtre agit à merveille, l’album Machine Head, sur lequel figure ce souverain, se vendra à plus de deux millions d’exemplaires alors que le groupe, enfermé dans son hôtel, avait surtout misé sur sa meilleure chanson – chacun ses goûts apparemment – le single “Never Before” dont on serait bien en peine de fredonner les premières notes aujourd’hui, à moins d’être un inconditionnel fini…

Bien entendu, le bât blesse toujours, là même où le destin s’est joué. On dit que pour tromper, Satan prend les plus irrésistibles apparences. Cette chanson fétiche faillit ne pas être enregistrée ; on craignait qu’elle soit associée à quelque métaphore psychotrope. Or Deep Purple ne carbura jamais, ou si peu, à ces substances appelées drogues, vouant plutôt un culte à l’alcool. À tel point que, tard dans sa vie, Gillan se résolut à couper ses longs cheveux bouclés, une vraie marque de commerce, tout simplement parce que, lorsqu’il se penchait sur sa pinte de bière pour en laper la première gorgée, ceux-ci glissaient dans le verre. Ainsi, en dépit de son texte signé Gillan, Lord, Blackmore, Glover, Paice, et de son riff, “Smoke in the water” fut écartée de Machine Head. Mais lorsque l’ingénieur du son constata qu’il restait quelques minutes d’enregistrement pour boucler l’album, la chanson inspirée d’un drame y fut intégrée in extremis.

Le bât blesse car ce succès colossal propulsa le groupe au firmament du succès tout en l’accablant de la façon la plus implacable pour des créateurs. Peu après cette affaire, Blackmore, Paice, Lord, Glover et Gillan repartirent en tournée mondiale pendant presque cinquante semaines, alors qu’ils étaient minés de partout par divers problèmes, mésententes, exploitations, conflits de personnalités. Un an après la bombe de Montreux, Gillan annonça qu’il tirait sa révérence. Il n’aurait illuminé le groupe que trois années – le temps de la passion, peut-être, et il en faudrait de très nombreuses avant qu’il ne revienne pour repartir, et revenir encore… prenant enfin et définitivement la place du fondateur pour régner à son tour, et pour toujours.

Pas une pièce du vaste répertoire de Deep Purple, pourtant renouvelé d’album en album (plus de vingt-deux en studio), n’a jamais suscité autant d’enthousiasme que cette chanson née d’un caprice du sort, ou peut-être d’une avenue tracée d’avance. Sur les ondes et Spotify, malgré sa notoriété incontestable, et bien que toujours vivant, voire pétant le feu, Deep Purple est perpétuellement en marge des autres, secondaire, parallèle, ignoré. Puni ? Comme s’il n’avait jamais existé qu’à une époque lointaine… À de rares occasions, d’autres tubes tournent, les plus connus, les plus anciens, “Strange Kind of Woman”, “Highway Star”, “Perfect Strangers”, mais à peu près rien des récentes productions. On revient toujours au même opus vénéré jusqu’à la lie. Le sort de Deep Purple aura été d’être réduit (sauf pour les fans et les nombreux connaisseurs sympathiques), à “Smoke on the water” – la synecdoque du rock.

Ça ne s’invente pas. Tout cela s’est réellement produit. Une vraie légende.

Il n’y a pas de fumée sans feu.

Marie DESJARDINS

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