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Le mauvais mort et l’Opinion publique

Le mauvais mort et l’Opinion publique
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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.

« Restez chez vous »

L’impasse ne laissait aucune fuite.

Le jeune homme* était allongé dans son sang, à même la chaussée. Il était tout recroquevillé et ses deux bras brisés ne protégeaient plus son visage. Ses jambes, qu’il avait tenté de ramener sous son ventre, présentaient plusieurs factures ouvertes. Ses vêtements étaient trempés d’urine et partiellement recouverts d’excréments. (La perforation du poumon gauche fut découverte ultérieurement.)

Contrairement à ce qu’avait cru la dame âgée qui avait au petit matin appelé les secours, il n’était pas mort : un mince filet de vie sifflait entre ses lèvres.

Il fut difficile d’estimer précisément le nombre de coups qui avaient été portés. Mais ils étaient manifestement si nombreux qu’il fut vite évident qu’ils avaient été portés par plusieurs personnes, au long de plusieurs heures. Certains agresseurs avaient utilisé leurs pieds, leurs poings et parfois leurs genoux ; d’autres, très probablement, des barres de fer ou d’autres objets qui se trouvaient à portée. Sans doute était-ce au moment qu’on le crut mort, que l’on trouva sensé, et pour tout dire symbolique, de couvrir son corps et d’urine et d’excréments.

Quant aux coups de couteau qui, pour la plupart, n’avaient entamé les chairs que superficiellement, on admit l’hypothèse qu’ils avaient été portés après que le jeune homme eut été abandonné ; probablement par des enfants qui, passant là, trompèrent un instant leur ordinaire ennui.

On ne trouva aucun papier sur le jeune homme et l’état de son visage ne permit pas qu’il fût immédiatement identifié. Au reste, son crâne était si fracturé et nécessitait tant de soins délicats, qu’il fut longtemps impossible de prendre de nouvelles photographies du visage déformé de la victime.

La photographie du corps supplicié de ce jeune homme, prise à la volée sur les lieux mêmes du drame, qui fit le tour des journaux, sur tous supports, fut bientôt fatale à la vérité.

Un certain nombre de populistes s’emparèrent, hélas, de l’émotion qui courait le pays et, voulant la récupérer à leurs fins tendancieuses, la rendirent aussitôt illégitime. Les journalistes, qui avaient lancé cette vague émotionnelle à des fins proprement humanistes, peinèrent à rétropédaler d’une façon convaincante, et se noyèrent dans des explications philosophiques brumeuses sur les deux sortes d’émotion : la bonne, qui est celle qu’ils instillent, et la mauvaise, que reprennent des gens qui ne sont pas accrédités à cela.

Pour contre-attaquer, les penseurs, jusque-là prudemment restés en retrait, entrèrent dans la joute : il en ressortit que ce jeune homme se présentait sur la photographie dans une position que l’on pouvait qualifier de repli sur soi, position qui, pour compréhensible qu’elle pût paraître à l’abord, n’en était pas moins critiquable, voire suspecte.

Un certain nombre de questions, prenant à rebrousse-poil le si mal nommé bon sens populaire, et qui avaient l’insigne avantage de contenir en elles-mêmes leurs réponses, furent massivement injectées dans ce qu’il faut bien nommer un débat public de qualité :

Que n’avait-il, ce pauvre jeune homme, accédé à la requête, quelle qu’elle fût, de ses agresseurs trop nombreux, et qu’il ne pouvait fuir ? Pourquoi, par quel aveuglement idéologique, n’avait-il pas cru nécessaire de les rejoindre dans leur lutte ? Ne les avait-il pas lui-même, par son attitude obtuse, contraints à se transformer en agresseurs et, presque, en meurtriers ? Quelles motivations obscures avaient bien pu pousser ce garçon inconscient, et peut-être provocateur, à s’aventurer dans ce quartier réputé pour ses difficultés sociales ? Car enfin, si la victime avait été vraiment innocente, le quartier ne se serait-il point soulevé, ainsi qu’il arrive parfois, dans de grandes liesses d’émotions collectives formidables ? N’aurait-on pas vu un embrasement général des damnés de la terre menacer le gouvernement et tout l’ordre établi ?

Le jeune homme resta quelques mois dans le coma. Puis on l’euthanasia. Et puis on l’oublia.

Le livre d’un grand journaliste, qui reprenait à son compte ces pertinentes questions, fit un bide commercial et aucun des produits dérivés (trois romans, un film, cinquante-trois pièces de théâtre – dont quarante-neuf monologues) ne parut finalement.

Pascal ADAM

* Les noms de personnes, de lieux, de pays, de médias, et les mentions de tous types de communauté ont volontairement été ôtés.

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