Instant classique – 14 décembre 1918… 102 ans jour pour jour. Puccini compose un triptyque à peu près inédit dans l’histoire de l’art lyrique. Plus de trois heures de concert, pour un résultat mitigé, la troisième et dernière pièce emportant seule la mise.

Voici juste cent deux ans qu’Il Trittico était créé au Metropolitan de New York. C’est en raison de la guerre qui règne encore en Europe que Giacomo Puccini a choisi la scène américaine pour présenter sur une seule soirée ses trois opéras en un acte. Soirée qui laisse le public partagé.

Ce triptyque, composé d’Il Tabarro (La houppelande), de Suor Angelica et de Gianni Schicchi (une heure et quelques minutes chacun) peine en effet à chauffer les spectateurs, sauf le dernier, l’hilarant et grinçant Schicchi, qui emporte la mise mais qui n’efface pas la froideur de l’accueil fait aux deux autres, et surtout au second. Puccini en est d’autant plus affecté qu’il avait l’idée de ce triptyque en germe depuis plus de quinze ans. S’il n’avait pas pu l’élaborer jusque-là, c’est surtout parce que son éditeur attitré, Giulio Ricordi, ne voulait pas en entendre parler, persuadé qu’un tel assemblage, à peu près inédit dans l’histoire de l’art lyrique, ne fonctionnerait pas.

À la mort de Ricordi, en 1913, Puccini revient à la charge, mais il ne sait pas à partir de quels thèmes monter son triptyque. Il avait déjà une idée de la première pièce depuis quelques mois grâce à un séjour parisien durant lequel il était allé voir une pièce à succès et à sensation, La Houppelande, de Didier Gold. Puccini en confie l’adaptation à un librettiste, Ferdinando Martini, qui s’y prend si bien qu’il faut tout refaire, et c’est Giuseppe Adami, avec qui Puccini avait adapté La Rondine, qui va s’en charger. Puccini a donc son premier tableau, un opéra vériste, une histoire de jalousie mortifère et violente. Le second et le troisième lui sont soufflés par le jeune dramaturge toscan Giovacchino Forzano, qui se met lui-même au travail et concocte les livrets.

Second épisode du triptyque, un opéra très dramatique sur fond religieux, Suor Angelica, qui tire les larmes avec une histoire horrible : sœur Angélique, issue d’une famille de haute noblesse, a été cloîtrée pour expier une relation hors mariage d’où est issu un petit garçon. Après sept ans de silence, sa tante, une princesse, vient lui rendre visite pour lui dire :
1/que sa sœur va se marier,
2/ que sœur Angélique doit renoncer à tout héritage,
3/ que son petit garçon est mort de la fièvre.
La pauvre jeune femme s’effondre et, devenue presque folle, croit entendre son fils qui l’appelle au paradis. Elle se suicide pour le rejoindre et réalise que, ce faisant, elle s’est damnée. Mais un miracle a lieu : la Vierge, qu’elle implore, apparaît avec son fils. Je vous garantis que les vingt dernières minutes, avec une musique tout à fait adaptée, sont assez éprouvantes à moins d’avoir un cœur de pierre.

Enfin, la dernière pièce du trio est une merveilleuse comédie très cynique, Gianni Schicchi, tirée de La Divine comédie de Dante et adaptée par Forzano, dont je vous ai déjà parlé voici quelques années (à la même date).

Peu à peu, le triptyque se démembrera et ne sera qu’exceptionnellement donné entièrement le même soir. Des trois, c’est bien sûr Gianni Schicchi, formidable chef-d’œuvre, qui sera toujours le plus joué, encore aujourd’hui. Des trois, c’est aussi Suor Angelica qui l’est le moins ou qui en tous les cas souffre de la réputation la plus négative. C’est pourtant une très belle œuvre, pleine de sensibilité et d’émotion, même si son sujet a pu choquer ou si beaucoup la trouvent trop pleine d’une sensiblerie mal placée et sirupeuse.

C’est donc elle que j’ai choisie pour illustrer cet anniversaire, avec son merveilleux finale, durant lequel, telle une Butterfly cloîtrée, Suor Angelica se suicide en humant des fleurs aux parfums vénéneux. Le voici chanté par une fantastique Ermonela Jaho, l’une des grandes pucciniennes de notre temps, sous la baguette d’un génie, Kirill Petrenko, ici à Munich, voici tout juste trois ans.

Cédric MANUEL



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