Dans cette période de pandémie relative, de doutes et d’incertitudes avérés, il peut être agréable de se remémorer que, selon le constat du seul vrai ministre de la Culture ayant jamais existé dans notre vieux pays, notre civilisation européenne, laissant désormais place à un concours d’idéologies débiles et avariées, est morte depuis l’invention de la radio.

Restez chez vous
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C’est en entendant le professeur Didier Raoult répondre à un colporteur de ragots nommé David Pujadas : « Il y a des phénomènes considérables qui sont en train de se mettre en place. Le premier phénomène, monstrueux, qui est qu’on assiste à quelque chose qui déséquilibre notre monde d’une manière très puissante, qui est le changement du centre de l’innovation et de la puissance technologique, qui est parti en Extrême-Orient », que je me suis souvenu que c’était ce que Malraux disait déjà en 1974. Il y a 46 ans. On n’entendait pas le vieux Malraux, on n’écoute pas Raoult : nous sommes plus malins que tout le monde, nous avons du Doliprane à gogo et l’exception culturelle à volonté.

Dans la foulée, je me suis souvenu que j’avais évoqué ce constat de Malraux, que la mauvaise foi seule pourrait moquer en prophétie, dans un papier pour l’excellente et néanmoins francobelge revue Les Amis de l’Ardenne (N°64, juin 2019), voici tout juste un an, sous le titre « Pour une littérature sympathique » (paru avant que le dernier nanar d’un Modiano à l’encre sympathique ne vienne me donner raison).

M’épargnant d’écrire davantage aujourd’hui, je donne ici l’intégralité de cette chronique écrite en mai 2019.

« Toute sa vie, Marx a voulu écrire sur Balzac, et sur la littérature : on exagérerait à peine en soutenant que Le Capital est sorti tout entier de La Comédie humaine. Voilà pourquoi les droitards ne gagneront jamais : ils cherchent la vérité ailleurs que dans la fiction, sans comprendre que le monde tient debout dans un seul roman. »

Bruno Lafourcade

Livre blanc sur fond blanc

La littérature, ce sont les publicitaires qui en parlent le mieux.

C’est ce que je me suis dit devant cette publicité pour les relais Relay au relais Relay de la gare de l’Est, à Paris, où l’on voit sur un rayon blanc toute une série de dos de livres intégralement blancs, sans titre ni nom d’auteur ou d’éditeur, parmi lesquels s’est glissé, sans doute la perle rare que vous cherchiez, un dos de livre intégralement rouge, sans titre ni nom d’auteur ou d’éditeur.

relay« Chez Relay, on n’a jamais fini de faire le tour des livres. »

Autant dire que ces clients doivent être vraiment cons, puisqu’ils n’ont jamais fini de faire le tour de livres intégralement blancs et vierges, ou rouges et vierges.

J’aimerais toutefois passer un quart d’heure avec la personne qui a eu cette idée géniale, sous couvert de publicité, de dire la vérité sur la littérature industrielle contemporaine ; voire avec le décideur de chez Relay qui a validé la proposition du premier. Je rêve que l’un des deux, ou les deux, me dise :

— Arrêtez de nous prendre pour des cons, Adam, nous savons très bien ce que nous faisons. Ce que nous vendons. Et à qui.

— Et vous vous payez même le luxe de leur dire la vérité.

(La conversation est lancée. Peu importe que nous soyons deux ou trois, et qui parle. Nous sommes globalement interchangeables.)

— Oui. A force de lire des livres intégralement vierges, le vierge colonise tout, efface toute individualité.

— Nos clients sont des morts.

— Et ils le savent à peu près ; quand on le leur dit, ils acquiescent mollement, et feuillettent le prochain volume qu’ils vont s’envoyer dans la calebasse, histoire de passer au blanc tout ce qui aurait pu malencontreusement venir s’imprimer là.

— Et puis, de toute façon, ils ont un train à prendre… une vie entière à mettre aux normes d’hygiène et de sécurité.

— Ces livres, d’ailleurs, ils auraient aussi bien pu les écrire.

— C’est sympa. C’est de la poésie pure, où le blanc a envahi la page entière !

— Voilà, comme l’encre sympathique ! qui devient vite invisible. Des livres sympathiques pour des gens invisibles et sympathiques.

— Des fantômes !

— Les morts sont sympas.

— Après quoi tout ce qui reste file au pilon !

— Les gens ?

— Non, ces saloperies de bouquins…

— Mais au fond, c’est pareil. La vie est une sorte de pilon !

— Oui, mais cool. Un pilon cool. Avec une mort assistée.

Ce qui cesse avec nous…

En écrivant ces navrantes balivernes, j’écoute sur YouTube une émission de 1974, Radioscopie ; précisément celle où Jacques Chancel recevait André Malraux. Je ne résiste pas, pour faire contrepoids à mes âneries, à en recopier un petit morceau :

« C’est donc l’Occident qui a conquis le monde. Ça a duré comme ça cinq cents ans. Et puis, 1947, indépendance de l’Inde, fin de l’Empire britannique, 48, entrée de Mao à Pékin. Tout ce dont nous parlons correspond, en gros, au règne de l’imprimerie. Et le moment où l’Asie trouve sa libération correspond à l’entrée en jeu de la radio. Il semble donc que nous puissions dire : ce qui cesse avec nous, c’est une immense aventure humaine qui a été la découverte du monde par l’Europe puis l’Occident, au bénéfice de l’Europe et de l’Occident, et que bien entendu c’est encore là que se joue une partie considérable du destin, mais enfin, le destin, ça a été la Méditerranée, ça a été un petit peu l’Atlantique, et maintenant, quoi, les deux puissances ennemies du monde les plus grandes, elles sont autour du Pacifique. Qu’il s’agisse de la Russie, de la Chine ou du Japon ou des Etats-Unis, ce sont des puissances Pacifique. Il est évident que le prochain destin du monde, c’est le Pacifique. »

Évidemment, c’est un vieillard, Malraux, il va mourir bientôt, il ne comprend plus rien… Et il a beau parler un peu plus tard du cinéma, rien, pas un mot sur internet…

Le Pacifique, nouvelle Mare Nostrum. Je crois bien que nous n’allons pas jouer cette partie-là. D’aucuns s’en féliciteront. Je les comprends. Qu’ils reposent en paix.

La vieille Europe à l’abandon, devenue tout entière maison de retraite…

Les USA tiennent la corde encore un peu, du moins en apparence. Ils nous inondent de films, de livres. De plus en plus mauvais ; c’est qu’ils dégringolent, eux aussi. Cela aussi devrait se tasser.

Nous sommes crevés.

La conquête est finie ! Et, dura lex sed lex, nous serons conquis, nous ne nous défendrons pas du tout, nous avons juste assez d’énergie pour donner un assentiment vague à ce qui vient, et qui est notre ruine intégrale. J’aime ce moment. Je ne sais pas dans quelle langue vivante il faudrait l’écrire ; il ne nous reste que cette langue morte, le français, et nous avons même cessé de la transmettre à nos enfants. À quoi bon ? Ils finiront bien par crever, eux aussi.

Et maintenant…

Et maintenant, oui, nous sommes là, avec nos livres vides…

— Oh, c’est transitoire, rassurez-vous !

— Oui, les enfants bientôt ne sauront plus lire.

— Il faut dire que cela ne servira à rien du tout.

C’est vrai, même les fictions sont fictives, à nulle réalité adossées… Tout flotte et baigne dans une gaze étrange, vrai songe de junkie, tantôt trop rapide et tantôt trop lent, jamais avec soi-même vraiment en phase.

Le mieux sans doute est de laisser tomber tout cela, et, si l’on ne se sent pas d’aller conquérir le Pacifique à titre privé, de retourner aux mérovingiennes forêts.

L’autre jour, chez un bouquiniste à Sedan, peu après l’incendie de la cathédrale, je n’ai pas pu m’empêcher d’acheter Notre-Dame de Paris du père Hugo. Je lui ai adjoint Le meilleur des mondes, pour faire bonne mesure.

Et je me suis dit que ce tout ce que nous pouvons faire, dans cette ultime réplique – au sens sismique – de la chute de Rome, ce sont des monastères. (Parce que, sérieusement, si vous comptez sur les médiathèques et la chanson de variété imprimée, beuglée, slamée…) Je sais bien ce que le mot peut avoir d’effrayant, de lugubre à certains. Cela le protège assurément des imbéciles.

Avec, c’est cela qui est rigolo, un assez petit nombre de livres.

Les choses sympathiques s’effaceront d’elles-mêmes…

Ce monastère commencerait ainsi : un ermite hirsute dans une bicoque au fin fond d’un vert pays d’où presque tout le monde est parti, un fusil au cas où viendraient des visiteurs, et un ou deux mécènes – rêvons – pour payer les spiritueux !

Nous verrons bien si dans mille ans, deux mille ans, il n’y a pas moyen de refaire un peu une civilisation radioactive dans les parages.

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.