Comment concilier, voire réconcilier l’ESS et la culture ? Une centaine d’acteurs culturels ont apporté leurs idées et contributions pour la République de l’ESS, une initiative qui se veut ambitieuse pour penser « le monde d’après ». Au cœur des débats : la démocratie économique, les droits culturels ou encore la protection sociale.

« Depuis vingt ans que j’agis dans le mouvement coopératif et le monde culturel, je constate qu’il n’y a pas une rencontre évidente entre monde coopératif et monde culturel, déplore Stéphane Bossuet, fondateur de la coopérative strasbourgeoise artenréel et président du réseau Coopérer pour entreprendre, qui représente soixante-quatorze coopératives d’activité et d’emploi (CAE) en France. Si l’ESS n’a pas toujours été une évidence pour le mouvement coopératif, même si certains s’en revendiquent très fortement, pour ce qui est de la culture, on en est très loin. C’est dommage de passer à côté de cette évidence que c’est aussi par la culture qu’on pourra gagner l’émancipation à travers l’ESS. »

Les acteurs culturels, réunis en octobre au forum POP MIND, ont décidé d’apporter leur contribution à la République de l’ESS, une initiative lancée par ESS France « pour que les jours d’après soient les jours heureux ! », selon l’expression de son président Jérôme Saddier. Sous la houlette de l’UFISC et de l’association Opale, une centaine de participants ont ainsi pu nourrir de leurs idées un manifeste en préparation, qui sera présenté le 10 décembre prochain, lors du Congrès de l’ESS à Paris.

La République de l’ESS : un projet de société

« Ce projet un peu particulier et transversal est parti d’une réflexion au lendemain du début de la pandémie, lorsqu’on parlait avec espoir du monde d’après, qui ne devait pas être le même que celui d’avant… Il va sans dire que cet espoir est légèrement retombé, explique Pauline Raufaste, cheffe de projet sur la République de l’ESS à ESS France. Si on veut à terme avoir une société qui soit réellement juste, réellement solidaire, qui permette de faire face aux grandes transitions dont notre système a besoin, on a besoin que l’économie sociale et solidaire prenne plus de place. »

La question qui traverse de nombreux acteurs de l’économie sociale et solidaire est alors : comment peut-on faire pour que l’ESS prenne plus de place dans la société ? Comment la rendre davantage visible et audible ?

« Il faut d’abord que l’ESS renforce sa vision politique, le projet qu’elle porte pour la société, répond en partie Pauline Raufaste. Trop souvent, l’ESS se définit par un plus petit dénominateur commun, résumé par les principes fixés par la loi 2014 : gouvernance partagée, démocratie, utilité sociale, modèle économique qui repose sur la non-lucrativité ou la lucrativité limitée… »

La République de l’ESS souhaite ainsi muscler et élargir son discours, en proposant « une colonne vertébrale de notre vision du monde, un projet de société ». Celui-ci a déjà son intitulé : Pour une République sociale et solidaire : nos raisons d’agir. Il sera matérialisé en une déclaration de principe qui souhaite embrasser les réflexions menées au fil de ces derniers mois. ESS France a en effet mis en place plusieurs initiatives pour nourrir la réflexion : agoras mensuelles sur des thématiques variées, témoignages, appel à contributions, plate-forme participative…

Démocratie économique : une alternative à l’économie prédatrice

Parmi les contributions attendues, il y a notamment celle du Mouvement pour l’économie solidaire (MES), qui souhaite plus particulièrement porter un sujet sur lequel il travaille depuis quelques mois : la démocratie économique. Le MES publiera également son propre manifeste « qui fait entendre notre vision de l’économie solidaire et notre vision des territoires et du développement local, détaille Bérénice Dondeyne, membre du CA du MES et vice-présidente d’ESS France. Le manifeste a pour but d’enrichir la citoyenneté par l’exercice réel de la démocratie économique. »

Ce manifeste pour la démocratie économique est appelé à trouver sa place dans celui – plus large – de la République de l’ESS. « L’économie solidaire, dans son ADN, a la citoyenneté comme valeur première, poursuit Bérénice Dondeyne. En ce sens, la démocratie économique est un principe fondateur ; elle ose se lever et propose des alternatives face à une démocratie néo-libérale assez prédatrice. » Dès lors qu’on parle de République de l’ESS, il faut donc que la démocratie économique soit un élément constitutif de sa déclaration de principe, pour la représentante du MES.

Cette démocratie économique repose sur six piliers :
1/ se réapproprier l’économie par l’exercice de la démocratie ;
2/ promouvoir l’ESS comme mouvement citoyen ;
3/ renouveler la démocratie comme condition de notre vie politique ;
4/ oser une économie sociale, solidaire et populaire ;
5/ reconnaître l’engagement citoyen de proximité pour une autre approche des territoires ;
6/ réactiver la citoyenneté comme condition de la transition et de la résilience.

« L’idée est de faire émerger des coopérations territoriales démocratiques et intégrales, résume Bérénice Dondeyne. Ces six piliers visent à ce que la démocratie économique vive dans cette nouvelle République de l’ESS. »

La place des acteurs culturels

Caroline Dumas, directrice de la CRESS de la région Centre, rappelle que 11 % des établissements de l’ESS relèvent du secteur culturel (entendu comme arts et spectacles), tandis que 75 % des établissements de la culture relèvent des statuts de l’ESS. Les acteurs culturels ont donc naturellement un rôle à jouer dans la construction de cette République de l’ESS.

« Notre mission première étant de représenter les intérêts transversaux des acteurs de l’ESS, il nous a semblé pertinent de pouvoir faire se rencontrer cet enjeu majeur de sens porté par la République de l’ESS et la nécessité des acteurs culturels de prendre leur part à l’ESS, détaille Caroline Dumas. Comment ? En réaffirmant que tous les acteurs de l’ESS sont porteurs d’un projet de société, d’un mouvement citoyen, d’un vouloir faire ensemble. Les acteurs culturels participent, pour un certain nombre d’entre eux, de cette économie, de ce mouvement de société. »

Les droits culturels au cœur de l’ESS

Luc de Larminat, co-directeur de l’association Opale, complète les données de Caroline Dumas en rappelant que, selon leurs statuts, 80 % des organisations sont des associations et se réfèrent à l’ESS. Il évoque deux grands axes pour le champ de la culture : d’une part, la sortie de l’invisibilité, « non seulement vis-à-vis du ministère de la Culture, et plus largement des politiques publiques, mais aussi au sein de l’économie sociale et solidaire, car les acteurs culturels sont peu représentés dans les instances de l’ESS » ; d’autre part, la diversité du fait associatif, qui comprend aussi bien des associations que des modèles coopératifs.

« Pour nous, l’économie sociale et solidaire se situe plus du côté des droits culturels, du lien social, de la démocratie, de la participation des gens, que du côté de la démocratisation de la culture, comme pourrait le faire le ministère, ou du produit culturel qu’on vendrait, développe Luc de Larminat, qui évoque aussitôt des questionnements sous-jacents. Comment, dans ce champ culturel de l’ESS, pouvons-nous mieux articuler l’économique et le politique, entre autres sur les territoires ? Comment travaille-t-on plus sur la coopération et la co-construction avec des politiques publiques ? »

L’enjeu n’est rien moins que de mettre en exergue le modèle économique spécifique de la culture, qui ne saurait se situer entre la redistribution et le marché, « mais qui prend vraiment en charge un troisième pôle, plus difficile à expliciter et extrêmement présent chez nous, qui est la réciprocité, le non-monétaire, le lien entre l’initiative citoyenne et la puissance publique, explique-t-il. Nous souhaitons montrer que nous ne sommes pas dans l’utopie mais dans des initiatives alternatives, car la dynamique dans la culture est énorme, même si les acteurs ne se réfèrent pas toujours à l’économie sociale et solidaire. »

Culture, économie et démocratie

Patricia Coler, déléguée générale de l’UFISC, évoque trois lieux de contribution possibles pour les acteurs culturels. Il y a d’abord la question de l’imaginaire économique.

« L’ESS est peut-être d’abord cette capacité de chacun d’entre nous à penser l’économie comme une culture, c’est-à-dire comme une capacité à organiser notre mode d’action, nos démarches, nos réciprocités, toutes ces formes qui nous permettent de faire de l’échange, en pensant autrement qu’avec l’esprit de Marché dans lequel nous sommes le plus souvent assignés, explique-t-elle. C’est ce qui nous paraît faire aussi sens dans l’articulation entre démocratie économique et droits culturels. On ne peut pas imaginer qu’il ne puisse y avoir qu’une seule économie, qu’une seule manière de s’organiser alors que nos langues, nos traditions, nos manières de faire et de vivre, sont diverses. Il faut donc s’autoriser à avoir un imaginaire économique nouveau. La culture a, de ce point de vue, tout à apporter, parce qu’elle travaille les questions de l’expression et de l’invention. »

Second lieu d’interrogation et de réflexion : la démocratie. « Nous sommes dans des systèmes très verticaux, où l’on nous dicte la règle, au point qu’on nous dit que l’expertise est plus forte que les espaces démocratiques, qui s’inscrivent dans la durée, qui sont des processus collectifs, certes parfois conflictuels, mais qui font vivre la discussion, argumente Patricia Coler. On voit bien que la logique d’efficacité et de management nous amène très loin de l’idéal démocratique. La démocratie ne se résume pas à un bulletin, ni même à une co-construction des politiques publiques, c’est aussi une démocratie dans le travail, dans les structures dans lesquelles on travaille ; la démocratie est à faire vivre dans tous les endroits. »

Patricia Coler énonce une troisième et dernière interrogation que les acteurs culturels pourraient approfondir dans l’objectif de cette République de l’ESS : la protection sociale.

Horizon électoral et au-delà…

Le manifeste sera présenté à Paris, le 10 décembre prochain, lors du Congrès de l’ESS. Le choix du calendrier n’est évidemment pas sans rapport avec les prochaines élections présidentielles et parlementaires. « La manière dont le calendrier a été posé montre bien que c’est un enjeu fort, reconnaît Bruno Lasnier, délégué général du MES. La volonté de montrer l’économie solidaire en tant que mouvement citoyen, social, porteur d’une vision politique, est très forte. C’est bien dans l’optique de faire peser l’ESS dans les programmes et dans les ambitions politiques qui seront débattues au moment des élections. »

Mais le manifeste ne vise pas le seul court terme ; il pense déjà l’au-delà des échéances électorales. « On continue à réfléchir à ce que l’on va faire de ce texte une fois qu’on l’aura écrit, comment on le fera vivre, conclut Pauline Raufaste. L’objectif est d’agréger au plus large des gens qui ont envie d’être dans une démarche entrepreneuriale ou associative dans la dynamique de l’ESS. Ce texte contribue à faire du commun et à renforcer l’ESS dans l’objectif d’une société qui avance, de progrès pour toutes et tous. »

Pierre GELIN-MONASTIER

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