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Flingage de tout, sauf des anciens, et auto-promo

Flingage de tout, sauf des anciens, et auto-promo
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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.

« Restez chez vous »
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Zéro Corneille

Je regarde, par curiosité, pour voir un peu au milieu de quel amphigouri mon propre nom se trouve jeté, le site du programme du Festival Off d’Avignon 2019. Enfin, je le survole. Tant c’est énorme, insaisissable, idiot, boursouflé. D’ailleurs ce n’est pas un programme, c’est une addition, le compil de ce qui se fait.

1600 spectacles. Chaque jour.

Le théâtre, quoi que ce soit, va sans doute très bien : il y en a de plus en plus. Le nombre des auteurs contemporains, quoi que ce soit, est monstrueux, c’est énorme, formidable, génial.

Et comme chaque année que je fais cela – je ne fais pas cela tous les ans –, je vérifie une chose : qu’aucune représentation de Corneille n’est donnée. (Je ne prends pas Corneille au hasard, on s’en doute, ni seulement pour amuser le bon Pierre Monastier.)

En 2010, me disent les archives de mon vieux blog : 1300 spectacles, 0 Corneille.

C’est une bonne nouvelle.
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Malheureusement, il y a le In, pardon, le seul vrai Festival. Ah, tiens, ouf, non, pas de Corneille là non plus. (Enfin, je crois. Le site est vraiment mal foutu.)
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Racine s’en sort un poil moins bien : 5 entrées dans le Off, dont 4 adaptations, et un Andromaque tout de même.

Même le nombre des Molière, malgré de ludiques adaptations probablement neuneues, me paraît en chute libre.

On peut légitimement espérer que les années de présence de ces vieux barbons dans le Off sont comptées.

Place aux contemporains ! Ils ont tant à nous dire. Tant et tant et tant.

Place à ma gueule ! elle est conforme, je le jure : rigoureusement identique aux autres « ma-gueule » du milieu !

Les héros

Nous ne voulons plus de héros, nous n’en avons pas besoin, ne sommes-nous pas plutôt comme des dieux ?

On a déjà réussi à se débarrasser des vieilles humanités grecques et latines, et partant, de ce foutu courage antique.

Nous n’avons pas besoin de courage autre que celui de l’homme seul devant son écran comme un dieu ; nous avons besoin du seul courage immense de l’homme qui ne court aucun danger.

Et qu’on ne nous dise pas que cette sécurité pourrait être trompeuse ! Taratata.
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Peut-être Corneille a-t-il le premier disparu parce que ses héros, justement, sont vraiment des héros. Et qu’ils avaient, la chose jadis avait été remarquée, une vraie puissance de contamination : ils incitaient à l’héroïsme.

Quelle horreur.

Après tout, De Gaulle à Londres en juin 1940 tient tout entier dans un vers de Sertorius : « Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis. »

Plus jamais ça.

Ce n’est pas du tout le programme !

Même Rostand, malgré tous ses défauts, il n’est plus bon qu’à servir de sujet à je ne sais quel « biopic théâtral » (pardon) vaguement neuneu et partant, tout à fait adaptable au cinéma !

On ne va tout de même pas monter L’Aiglon !

Les Allemands ont eu la bonne idée de l’interdire pendant l’Occupation, nous sommes plus modernes, nous allons nous débrouiller pour que plus personne n’aille lire ça, d’ailleurs, c’est bien simple, c’est ringard, idiot, passéiste… Alors que le machin d’Alexis Michalik est si frais, si doux et sucré, si léger, drôle, brillant, superficiel, qu’il est, oui, la nullité-modèle (comme on dit appartement-témoin) dont nous avons besoin ! L’avenir lui-même ! Sérieusement, comprenez-nous, c’est ça ou Philippe Minyana, pur génie chez qui l’insignifiance s’accumule en ennui jusqu’à faire vivre au lecteur une bien involontaire NDE (Near Death Expérience) !

Nous en avons tant sué de vos héros et de vos courages !

Des héros ! Nous n’avons besoin que de castors, et l’on sait assez bien ce que leurs dents peuvent tailler ! Et de faire barrage en masse aux méchants qu’on nous dit ! Et de tailler des pipes aux chefs qu’ils ne se sont pas même choisi !

Nous avons besoin d’auteurs dramatiques sans théâtres et sans œuvres, d’une masse d’auteurs dramatiques tous égalitairement et statutairement aussi bons les uns que les autres et conscients de leurs droits et luttant pour (putain, fait chier la CSG, merde !) ! Nous avons besoin d’un gigantesque nous dans lequel nous nounoyer (la nounoyade étant au nous ce que le tutoiement est au tu) !

Non pas d’une singularité, d’un homme, d’une femme, que l’on pourrait nommer !

Pas de mégalomanie. De la modestie.

« Comme si on ne savait pas ce qu’il y a de lâcheté dans la modestie », disait à Malraux, retiré et au seuil du tombeau, le même vieux héros.
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Un souvenir rigolo

Il y a dix ans, en gros. Je suis en tournée dans une petite ville française. On a joué le spectacle, un monologue que j’avais écrit – et qui avait bien failli plusieurs fois tourner vinaigre, juridiquement, de braves gens constitués en association ayant voulu faire interdire certains propos que tenait le personnage – et on dîne dans un restaurant, le comédien, le directeur du théâtre et moi. — Qu’est-ce que tu montes, après ? — Je ne sais pas encore, mais peut-être un classique. — Un classique ? Si tu montes un classique, je te suis…

Je n’avais encore pensé à rien. Son « je te suis » avait l’air de vouloir dire, financièrement. Très bien, jouons. — Je monterais bien un Corneille, en fait… — Ah non, non, pas des alexandrins, plus personne n’y comprend rien. Et puis, Corneille, c’est encore plus chiant que Racine….

Bon. Un peu plus tard, dans la même soirée, on sort fumer, lui et moi. Je me dis que c’est cuit, ce qui m’en touche une sans faire bouger l’autre (comme eût dit Jacques Chirac), mais il revient à la charge. — Sérieux, si tu montes un classique en prose, je te suis.

Je n’ai évidemment toujours pensé à rien, mais je me dis qu’il faut que j’en sorte un gros. — Eh bien, Dom Juan, je monterais bien Dom Juan.

Et je rêve à ce qu’en disait le vieux Jouvet, avec tout son savoir d’homme de théâtre qui ne doit rien aux éteignoirs de l’Université : « Dom Juan est un miracle, un miracle du Moyen-Âge, une pièce qui n’est ni religieuse, ni antireligieuse, mais qui est baignée tout entière de la préoccupation de Dieu. » — Ah, oui, Dom Juan ! Si tu montes Dom Juan, je te suis ! Un Dom Juan par toi, on sait que ça ne va pas être en dentelles et vieille rapières… ça va être décalé à mort.

Avec du cul. J’entends le sous-entendu d’ici. Après tout, je n’ai peur de rien, pas vrai ? Alors que non : il n’y a pas de cul dans Dom Juan, et la séduction même n’est absolument pas le sujet. Non, d’ailleurs, ce sont les gens comme ce directeur de théâtre d’une petite ville qui, eux, ont peur de tout. Ils passent leur vie à se chier dessus et à répéter les éléments de langage du Ministère de la Vérité. J’allume une autre cigarette, je rêve à boire vingt centilitres de whisky cul sec, je garde le sourire. — Mais attention, hein, si tu veux que ça tourne, il faut du hip-hop ! Je le vois d’ici, ton Dom Juan dépoussiéré au hip-hop ! Avec du hip-hop, ça peut péter, ça peut même péter à l’international !

Voilà pourquoi il faut du cul, mes amis : parce que péter est la plus haute ambition culturelle de cette époque merveilleuse. Et l’international où toute langue fatalement se dissout le plus enviable but et le titre de gloire le plus haut. Il pleut. Je pichenette mon mégot au loin. Je cherche sur la terre un endroit écarté…

J’aurais dû dire Le Misanthrope. Ah mais non, c’est en vers. Le con.
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Tirer à soi, baisser jusqu’à soi

Comme je n’ai rien à battre des étiquettes qu’on me collera çà ou là, et que je préfère encore toutes ces étiquettes idiotes à paraître être un auteur hors sol, sans ancêtres (dussé-je, et c’est certain, en être notoirement indigne) et appartenant seulement à je ne sais quel groupe d’auteurs hors sol et sans ancêtres qui n’essaient d’exister au fond que de faire masse en devenant indistincts… je peux bien me référer à des auteurs et penseurs du passé.

C’est donc en lisant Elvire Jouvet 40, le texte magnifique que Brigitte Jaques-Vajeman a tissé des sept leçons de Louis Jouvet données en 1940 à une jeune comédienne du Conservatoire, que j’ai trouvé, une nouvelle fois, cette clé de lecture qui ne semble pas valoir seulement pour les acteurs, mais peut-être et surtout, de nos jours, pour tous les décideurs du milieu culturel.

La situation est simple. C’est la première leçon, 14 février 1940, pendant la Drôle de Guerre, Claudia, l’élève, vient de jouer la scène d’Elvire de Dom Juan et le maître, Jouvet, converse avec elle et fait ses retours ; à tel moment, il dit :

« Tu verras que ce qu’il y a de monotone dans le morceau, ce qu’il y a d’inintéressant pour l’oreille vient du fait que pour obtenir le sentiment, tu l’as tiré à toi, tu as abaissé le niveau, la puissance de la sensibilité nécessaire au morceau : tu l’as baissé jusqu’à toi. » Les italiques sont de Jouvet, je précise.

L’enseignement de Jouvet permettra à cette jeune actrice de s’élever au morceau, plutôt que de le tirer à elle et partant, de l’abaisser, et de faire ce que dit ce même Jouvet dans la cinquième leçon, le 18 mai 1940 – en pleine Bataille de France :

« […] Alors que ce qui préoccupe les actrices, d’habitude, c’est de prendre Elvire et d’y faire passer toute une série de sentiments qui constituent leur arsenal personnel. On ne joue plus le rôle, on se joue soi-même dans le rôle. »
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Je crois que la tendance généralisée est à cela aujourd’hui : tirer à soi les choses plutôt que de s’élever à elles, se jouer soi-même dans le rôle.
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Auto-promo en forme de chute (ou l’inverse)

Quitte à ce que d’aucuns trouvent que je bousille salement ma chronique par cette chute auto-promotionnelle pour « ma-gueule », je vais donner ci-dessous le texte de présentation (peut-être y verra-t-on tout de même un lien, même ténu, artistique ou politique, avec l’ensemble de ce qui précède) d’Un homme mort, monologue que j’avais écrit en 2015 pour mon camarade Joël Lokossou, qu’il avait alors donné au Bénin, à Cotonou, et qu’il va reprendre ces jours-ci dans le Off d’Avignon :

« C’est un homme mort qui parle ; un homme pris dans cet étrange temps de latence entre sa condamnation et son exécution possible ; un homme qui a connu dix ans le pouvoir, parce qu’il l’avait pris, et qui connaît l’exil et la prison, parce qu’il l’a perdu. Et ce qu’il dit, après son officiel discours d’adieu, est le dessous des cartes, intime autant que politique. Un homme mort est le portrait contrasté, violent, ambigu d’un homme sur le point de mourir et qui parle ; mais sa parole n’est-elle pas encore tricherie, jeu de dupe, course à la reconnaissance posthume ? Et alors ? Peut-être n’y a-t-il pas d’autre vérité que cet incessant jeu de masques, qu’on joue avec les autres, qu’on joue avec soi-même ? Les échecs, les succès, les cadavres, les manipulations perverses ne prennent-ils pas un sens différent selon la perspective qu’on leur crée ? Et crée-t-on une perspective historique dans un but autre que justifier ou accabler des hommes qui ont agi, et pour couvrir d’autres actions qui, bientôt, connaîtront le même sort ? »

Pascal ADAM

 Lire les dernières chroniques bimensuelles de Pascal Adam :

Théâtre au bout de l’enfer. Et retour (22/06)
Désinvolture & infatuation (08/06)
Promenade mortelle & directives anticipées (25/05)
Chronique cryptée cherche hacker vaillant (12/05)
Notre-Dame : ruine et cendre (27/04)

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