Kleist, Esther, Luna, l’été…

Kleist, Esther, Luna, l’été…
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Où notre chroniqueur, plutôt que de critiquer les navrantes bêtises culturelles en cours, égrène ses lectures d’été.

RESTEZ CHEZ VOUS

Kleist. Jean Grosjean. J’avais ce livre depuis… des années. Pourquoi soudain l’ai-je pris, ouvert, lu ? Je ne sais. C’est une pièce, une courte pièce, neuf scènes séparées et serrées, toujours à deux, langue tendue, lenteur filant vers la mort en trombe rectiligne. Je devais avoir l’impression que ça ne pouvait pas réellement approcher l’astre Kleist, mort à 34 ans (« Le silence. La nuit. Puis deux coups de feu espacés. » Dit la didascalie finale.). Mais si. Le texte est merveilleux de précision, de sensibilité, d’intelligence. « Je n’ai plus qu’une envie, c’est d’être couché dans la mort. Je n’ai pas pu me faire tuer utilement et je n’ai pas pu vivre utilement. » Et dans la dernière scène avec Henriette, dont ils ne sortiront pas vivants. « Je me suis dirigé à tâtons vers les portes de l’aube. Et tu m’as regardé dans les yeux avec tes grands yeux apeurés. — Je t’intéresse parce que j’ai peur ? — Non, mais parce qu’il n’y a pas de jeu en toi. Tu n’as pas de masque. Ton visage est nu comme une âme. »

Le Comédien désincarné. Louis Jouvet. J’ouvre au hasard. Page 50 : « Le théâtre est fait pour apprendre aux gens qu’il y a autre chose que ce qui se passe autour d’eux, que ce qu’ils croient voir ou entendre, qu’il y a un envers à ce qu’ils croient l’endroit des choses et des êtres, pour les révéler à eux-mêmes, pour leur faire deviner qu’ils ont un esprit et une âme immortels. »

Je lis et relis The Second Coming, de Yeats, qu’on peut trouver traduit par Jean-Yves Masson chez Verdier, dans Michael Robartes et la danseuse. Je m’amuse aussi à traduire le poème (et vous épargne le résultat).

Le Fugitif de Hambourg. Gérard de Villiers. Excellente surprise que ce SAS de 1982 mettant aux prises le prince Malko avec une vraie fausse transfuge est-allemande particulièrement douée — dans différents domaines. Ah, la guerre froide ! Le bon vieux temps, tout ça…

La légende d’Alexandre. Jacques Lacarrière. Titre légèrement trompeur, puisque Lacarrière signe une éblouissante introduction d’une cinquantaine de pages à sa traduction (du grec) du texte anonyme retraçant la légende vraiment très légendaire du prédécesseur de Napoléon, Alexandre le Grand. Car la légende, qui entend fabriquer un dieu, ne s’embarrasse pas plus de la vérité que de sa recherche — le héros conquiert l’Angleterre, et mieux encore, visite et revient des Enfers. Lacarrière : « Ajoutons aussi qu’il tua plusieurs de ses amis les plus fidèles, au cours de ses beuveries sans fin. » Le début de la légende fut un vrai gisement pour les pièces hyperbrèves que j’écris.

J’écoute mon amie Lucie Boscher lire le texte Esther que j’ai écrit à sa demande et pour elle d’après le Livre d’Estherde la Bible. (C’est un court livre étonnant dans lequel aucun dieu n’est nommé ni même ne semble agir. Sans doute est-ce pour cela que les Chrétiens sont allés coudre dessus une paire de prières en se disant que ça ferait bien.) L’intervention d’Esther empêchera l’extermination programmée des Juifs de Perse. Dans mon petit texte, Esther nous parle, aujourd’hui. Que nous faut-il pour ce théâtre-là, sinon un arbre sous lequel dire ?

Le Sphinx Rouge. Alexandre Dumas. Dévoré en une petite semaine de vacances. Richelieu, on ne le sait pas assez, est un saint homme. Il hausse à lui seul tout le XVIIe siècle politique français. Et la France, puisque tous les grands (au premier chef Marie de Médicis et Anne d’Autriche), à leur insu ou non, travaillent pour des princes étrangers, sauf le cher Louis XIII, qui est nul et s’ennuie. (Oui, à Richelieu près, c’est comme aujourd’hui.) C’est aussi un roman sur Henri IV, autour duquel on enquête. Dumas sait tout et il invente le reste ; quant à la langue, elle éblouit souvent le lecteur, lors même que l’action n’est pas au centre. « Nous avons dit que l’hôtel de Rambouillet était situé entre l’église Saint-Thomas-du-Louvre, bâtie vers la fin du XIIe siècle sous l’invocation de saint Thomas martyr, et l’hôpital des Quinze-Vingts, fondé sous le règne de Louis IX, à son retour d’Egypte, en faveur des trois cents ou, comme on disait alors, quinze-vingts gentilshommes à qui les Sarrazins avaient crevé les yeux. »

Robert Guiscard, fragment. Heinrich von Kleist. J’ai lu plusieurs fois dans l’été ce fragment, véritable « pièce parfaite ». Kleist avait détruit une version achevée de la pièce en 1803. Il écrivait alors à sa sœur Ulrike : « Il serait en tout cas insensé de ma part de vouloir vouer plus longtemps mes forces à une œuvre qui, je dois en convenir, est trop difficile pour moi. Je m’efface devant quelqu’un qui n’est pas encore né et, un millier d’années à l’avance, je m’incline devant son esprit. » Un millier d’années plus tard, en 1807 donc, Kleist recompose de mémoire un fragment, dix scènes, qu’il publie. (Je dis recompose de mémoire, plutôt que « retranscrit de mémoire » que j’ai lu plusieurs fois.)

Jouvet, encore, au hasard du Comédien désincarné. « Je m’aperçois aujourd’hui qu’il faut longtemps pour aboutir à une idée, pour qu’elle ait son poids, qu’il faut analyser souvent un sentiment pour en connaître tous les degrés et toutes les propriétés physiques et morales, qu’il faut attendre l’occasion pour pouvoir s’exprimer. Je crois l’avoir trouvée aujourd’hui pour deux ou trois de mes préoccupations. » C’est Jouvet qui souligne ; et ce qu’il souligne fait écho en moi à la phrase de Balthasar Gracián que Guy Debord aimait citer : « Il faut traverser la vaste carrière du temps pour arriver au centre de l’occasion. » Je ne sache pas cependant que Jouvet ait lu Gracián (mais, comme dirait l’autre, je ne sache pas tout).

Puisque c’est, comme disent les représentants de commerce, la « rentrée littéraire », parlons d’autre chose. De Luna, de Georges de La Fuly, par exemple, qui ne s’achète que sur Amazon. Luna est morte et l’auteur n’en fait pas le deuil, il ne veut pas, peut-être même se doit-il de ne pas. « On ne tient jamais parole. Malgré toute la volonté vraie, sincère, profonde, on va faillir au moment important, c’est écrit. L’homme est maudit. On ne peut pas compter sur lui. Même pas moi ! Mais tu seras vengée car moi non plus je n’aurai personne quand l’heure sera venue. Le faux salaud se transforme vite en vrai martyr, abandonné lui aussi, sur son bout de carton souillé, c’est la seule consolation, celle que chacun veut ignorer absolument. » Je ne suis pas certain que La Fuly ait cherché un éditeur ; il a bien fait, gagné du temps et peu perdu en publicité. « Le bleu des montagnes avait cette tonalité schubertienne qui pousse les êtres à se taire définitivement parce qu’ils savent que personne ne sera là au moment crucial. Il n’y a pas de port d’attache. » Pour être bref et plat, je dirais que Luna en textes serrés parle d’amour, de solitude et de musique ; ce qui serait presque banal, s’il n’en parlait profondément, jusqu’à l’insupportable, dans des pages souvent extraordinaires ; si ces trois choses-là n’étaient pas si intimement liées, à s’en confondre, à en former la vie même, mort incluse. Le temps et lui seul peut-être a composé ce livre dont chaque texte est soigné, précis, osé, éreintant, intelligent, agaçant parfois, émouvant à pleurer, plein de motifs qui reviennent aussi quand on ne s’y attend pas ; ou plus. « Tu es morte dans mes bras. J’ai vu tes yeux jusqu’à ce qu’ils ne voient plus, et même au-delà. Nous avons respiré ensemble jusqu’à ton dernier souffle. Ne pouvant aller de l’autre côté avec toi, je me suis arrêté au seuil, effaré de constater que mon souffle continuait, que mes yeux voyaient encore, éblouis par la lumière sombre qui émanait de ton corps quand tu l’as quitté. »

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique, qu’il tient depuis janvier 2018. Un recueil choisi de ces chroniques paraîtra aux éditions Corlevour en 2022.



 

 

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