Alors que les théâtres rouvrent timidement, parlons des spectacles, et plus précisément de la durée des spectacles… Une heure peut être interminable tandis que 4h30 passent en un clin d’œil. Qu’est-ce qui détermine le temps d’une représentation ?

Vagabondage théâtral

Évoquer la durée des spectacles, forcément toujours trop longue ces derniers temps, relève – on ne manquera certainement pas de me le faire remarquer – de la pure provocation ou de la pire des manifestations d’un authentique mauvais goût en un moment où, sevrés de théâtre depuis de longues semaines, nous aspirons tous à pouvoir réintégrer nos chères boîtes noires, que ce soit de manière fugace ou de manière infinie. Le confinement et la fermeture des lieux de spectacle nous l’imposent : il faut taire nos éventuelles critiques, montrer patte blanche, affirmer haut et fort que les temps théâtraux d’antan étaient idylliques, et le demeurent.

On aura pu constater que la durée des spectacles a bien varié au fil du temps justement. Ladite durée ne faisant rien à l’affaire concernant la qualité ou de la médiocrité d’un spectacle. Nous voilà bien ! Tout au plus pouvons-nous noter quelques tendances virant au tic chez les metteurs en scène d’aujourd’hui (ce sont eux qui, en principe, déterminent dans un cadre précis la durée de leur travail), la question ne se posant plus en terme de durée mais d’adéquation temporelle entre l’œuvre et sa réalisation. En un mot, il faut tenter d’être dans la cohérence et la justesse de la proposition théâtrale. Des spectacles d’une heure sont bêtement interminables… Qui, en revanche, osera récriminer contre les douze heures (toute une nuit) du Soulier de Satin présenté par Antoine Vitez en 1987, en affirmant que c’était peut-être un peu… long ! On remarquera que tout le monde a oublié que pour le vulgum pecus, le spectacle avait été scindé en deux soirées, ce qui est déjà plus raisonnable. Qui osera émettre la moindre critique sur les sept heures du Regard du sourd de Bob Wilson encensés par Aragon soi-même ? Quant aux neuf heures du Mahabharata de Peter Brook, elles font elles aussi partie de la légende théâtrale du XXe siècle…

La longueur des spectacles est à lier à la mode des « intégrales », et quand ce ne sont pas les pièces que l’on envisage de donner dans leur totalité (Platonov…), la mode des adaptations de romans fleuves nous y contraint : voyez Roberto Bolaño (12 heures), Don DeLillo (10 heures), Les Frères Karamazov et autres Crime et châtiment. On empile volontiers aussi en une seule soirée, pièce sur pièce, comme par exemple dans la première trilogie proposée par Julie Deliquet (Brecht, Lagarce et création collective…), pas franchement convaincante. Finis les spectacles d’un format standard (qu’est-ce qui détermine ce fameux standard ?) d’une heure trente, deux heures maximum. Le magnifique Dom Juan monté par Frank Castorf durait soudainement 4 h 30 !

Désormais avant d’entrer dans une salle, notre premier réflexe est de demander la durée de la représentation, histoire de bien se préparer, et surtout de régler son temps intérieur – notre horloge interne en quelque sorte –. On pourra toujours s’amuser à entrer à l’aveuglette, c’est un risque qui change pas mal de choses dans notre perception des choses.

Pour se consoler on pourra toujours en revenir à l’histoire du théâtre et commencer à évoquer les tétralogies (donc relativement longues) du théâtre athénien du Vsiècle grec. Mais ceci, bien sûr, est une autre histoire…

Jean-Pierre HAN

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Critique dramatique et rédacteur en chef des Lettres Françaises, fondateur et rédacteur en chef de la revue Frictions, Jean-Pierre Han est une des plumes incontestées du monde théâtral, privilégiant une approche essentiellement politique. “Vagabondage théâtral” est sa chronique mensuelle pour les lecteurs de Profession Spectacle.