« Chers Québécois, arrêtez de penser que tout le monde est gentil. La politique est un art cruel. Il faut savoir tuer, et si possible tuer le premier. […] La Francophonie, l’Économie Sociale et la culture vivante […] devraient, devenir les premières priorités du Parti Québecois. » Après la déroute du Parti Québécois, notre chroniqueur Philippe Kaminski adresse une lettre ouverte à son nouveau responsable, Paul St-Pierre Plamondon.

Actualités de l’économie sociale

Cher PSPP,

Bien peu de Français de France connaissent votre existence. Comme c’est à eux (à travers vous) que je m’adresse, vous me permettrez d’égrener, pédagogie oblige, quelques évidences qui ne vous apprendront rien. Néanmoins, je serais heureux d’avoir été utile à tous, à vous-même et à vos amis, tant qu’à faire à tous les Québécois et à tous les Canadiens, et à quelques Français.

Vous venez d’être porté à la tête du Parti Québécois, alors que celui-ci vient de subir la défaite électorale la plus cinglante de sa déjà longue histoire. Vous n’y êtes pour rien, et c’est à vous qu’il revient désormais de tenter de reconstruire la maison. Voulez-vous le faire à partir de ses ruines, ou préférez-vous la table rase ? Je vous précise d’emblée ma pensée : vous, c’est-à-dire ce qui vous reste d’adhérents et le courant d’idées que votre Parti incarne depuis ses origines, vous devrez à la fois faire le ménage, vous défaire explicitement de toutes les scories venues d’ailleurs qui vous ont tirés vers le bas et la chute, et retrouver, cultiver et raffermir ce qui a naguère fait votre force et votre originalité. Vous devrez à la fois vous projeter dans l’avenir, anticiper ce que sera la société québécoise dans dix ou vingt ans, et redécouvrir les belles pages du roman national du peuple canadien français, pour y quérir fierté et espérance. Vous devrez à la fois faire montre d’un froid réalisme, et savoir faire vibrer les cordes du lyrisme patriotique.

Soyons clairs. Le vieux Parti Québécois est mort d’avoir couru deux lièvres en même temps. Il a cru possible, à l’instar du dieu Janus, d’avoir deux fronts. Mais il n’avait rien d’un dieu, et chacune des deux faces s’est mise à jouer contre l’autre. L’indépendance et la social-démocratie ne pouvaient longtemps marcher de concert. La première nécessitait l’union de tous, au-delà des différences partisanes ; la seconde ne voyait au fond aucune impossibilité à s’épanouir dans le cadre fédéraliste canadien, pour peu que celui-ci fût adouci, amadoué. Et chaque face a pris sa paire de gifles.

Il y avait dans tout cela une bonne dose de naïveté. Pendant la campagne du référendum de 1995, les partisans de la souveraineté semblaient chagrinés, frappés de stupeur, devant la tranquille assurance avec laquelle leurs adversaires maniaient mensonges, calomnies et menaces. Après la défaite, ils n’en finissaient plus de déplorer, larmoyant sur le ton de la malchance et de la fatalité, les tricheries électorales dont ils avaient été victimes. Une rapide lecture de l’Histoire aurait cependant dû leur apprendre qu’au cours de l’interminable liste des batailles qu’ils ont livrées aux Anglais, les Français ont toujours perdu quand ils ont voulu jouer du panache et de la loyauté. En 1995 comme à Crécy, les Anglais se sont montrés retors, vicieux et diantrement efficaces. Eh oui, chers Québécois, arrêtez de penser que tout le monde est gentil. La politique est un art cruel. Il faut savoir tuer, et si possible tuer le premier.

Mais aujourd’hui, il n’y a plus de social-démocratie qui vaille, ni dans le monde des rêves, ni dans celui des réalités. Il ne faudrait surtout pas en chercher un succédané ! La branche est sèche, et ne demande plus qu’à être coupée. La parenthèse ouverte par la Révolution Tranquille s’est refermée d’elle-même. Le Parti Québécois voit s’ouvrir la chance de n’avoir plus qu’un seul combat à mener : la création d’un véritable Pays français en Amérique du Nord.

Y parviendra-t-il seul ? Des recompositions inconnues à ce jour devront-elles se produire ? Je serais bien en peine d’y répondre ; en tous cas, mon cher PSPP, il vous faut prendre la situation telle qu’elle est. Le Parti Québecois a laissé filer son aile d’ultra-gauche à Québec Solidaire, et son aile bourgeoise, raisonnable, à la CAQ (Coalition Avenir Québec), actuellement au pouvoir. La première ne reviendra que quand elle aura mûri et perçu la vacuité de ses illusions vivre-ensemblistes ; tant que ce n’est pas fait, ce serait folie que de vouloir la séduire pour espérer la réintégrer. Quant à la seconde, eh bien je ne souhaite pas l’échec de la CAQ, et donc je pense qu’elle y est pour longtemps.

Être une quatrième force, ce n’est pas glorieux, mais cela doit au moins libérer de la responsabilité de se penser en parti de gouvernement. Une telle perspective n’est pas envisageable à court terme, et un gros coup de tabac ne pourrait que provoquer le retour des fédéralistes du parti libéral, ce qui serait la politique du pire. Et pour ne pas apparaître, au gré des majorités de circonstance, comme une simple force d’appoint de la CAQ, le Parti Québécois se doit de laisser les gestionnaires gérer et le gouvernement gouverner, et se concentrer sur la bataille des idées.

Ceci différencie grandement la situation du Québec de celles de la Catalogne et de l’Écosse. Je sais que cela en chagrinera plus d’un, mais il faut en prendre son parti : il n’y a qu’un seul Québec, et tout ce qui s’y passe lui est spécifique. Jadis, le combat pouvait y prendre diverses formes, mais il était toujours dirigé contre l’occupant Anglais, contre la Couronne britannique. Aujourd’hui, il n’est plus que culturel, et l’épicentre de l’emprise anglo-saxonne n’est plus tant situé à Ottawa que dilué dans le vaste empire étasunien. C’est de là que viennent, et là que prennent force, toutes les influences délétères qui contribuent à dissoudre l’identité canadienne française dans un magma mondialiste et libéral-libertaire, c’est de là qu’arrivent et déferlent les modes de pensée qui transforment les jeunes Québecois en jeunes de nulle part.

On m’objectera que c’est trop charger la barque de ce petit Québec, que de lui confier la mission de forger la synthèse intellectuelle qui saura damer le pion à la toute-puissance américaine ! Vu ainsi, effectivement, la barre serait placée trop haut. Et l’on ne voit pas aisément comment une pensée nouvelle et conquérante pourrait subitement naître dans un climat idéologique fragmenté, et qui semble plus résigné qu’intrépide, plus lymphatique que bouillonnant.

Certes ! Mais ce n’est pas du tout à cela que je pense. Le Québec dispose, dans son patrimoine propre, d’atouts qu’il lui suffira de ripoliner et de mettre en avant pour faire renaître, par la base et non par le sommet, c’est-à-dire par le concret et non par l’abstraction, un souffle libérateur et identitaire qui n’aura rien de fermé ou de passéiste, mais qui sera au contraire pour le monde entier une source de rayonnement et d’espoir. Ces trésors qu’on ne voit plus à force de les avoir côtoyés, puis oubliés dans quelque tiroir poussiéreux, s’appellent la Francophonie, l’Économie Sociale et la culture vivante. Et ils pourraient, à mon sens ils devraient, devenir les premières priorités du Parti Québecois.

La Francophonie, c’est bien sûr la défense et l’illustration de la langue française que tant de pays ont en partage, mais c’est surtout de grandes pages de progrès et d’amitié qui restent à écrire. Je sais que le Québec s’y est beaucoup investi, proportionnellement bien plus que la France, mais ce n’est faire injure à personne que de convenir que chacun s’est peu à peu enfermé dans la routine et le manque d’imagination, ce qui se paye comptant, notamment en termes de crises migratoires et de difficultés d’intégration. Il ne faut pas laisser la Francophonie aux mains des administratifs. Il faut que les militants y prennent toute leur place.

L’Économie Sociale au Québec, ce sont désormais de vastes et assez puissants réseaux, où toutes les sensibilités sont représentées et où les imbrications avec les programmes publics d’insertion et de soutien à l’économie sont omniprésentes. Mais ce sont aussi les Caisses Desjardins et les anciennes coopératives, tenues bizarrement à l’écart de ce mouvement. Et c’est surtout un héritage, la volonté d’autonomie économique et financière de tout un peuple, un héritage qui ne demande qu’à revivre. Sauf peut-être au Pays Basque, nulle part ailleurs dans le monde l’Économie Sociale n’a été aussi étroitement associée à la volonté d’une nation de prendre son destin en mains.

Et la culture, non celle, théorique, souvent desséchée et encore plus souvent desséchante, qu’on enseigne dans les CEGEPs et dans les Universités, mais la culture authentiquement populaire, a tant été consubstantielle au renom du Québec, qui s’est bien davantage fait connaître et reconnaître à l’étranger par la chanson que par la politique, qu’on ne saurait imaginer une renaissance nationale sans qu’elle revienne au tout premier plan.

Francophonie, Économie Sociale, culture vivante, sont trois domaines qui se recouvrent parfois, et qui paraissent aujourd’hui comme en déshérence, car trop préemptés et stérilisés par les lourdeurs de l’administration et de ses pseudopodes. Ils constituent un terrain libre pour une action politique d’un nouveau style. Il ne s’agira certes pas de chercher à interférer avec les structures existantes. Aucune ne deviendra jamais une courroie de transmission, et l’expérience a amplement montré que leurs dirigeants cherchent toujours à composer avec les autorités en place, quelle qu’en soit la couleur.

Je me souviens du passage de Jean-Martin Aussant à la tête des Chantiers de l’Économie Sociale. J’étais en relations suivies avec cette organisation. L’arrivée d’un souverainiste engagé, économiste et artiste de surcroît, me laissait entrevoir un enrichissement de celles-ci. Ce fut le contraire qui se produisit. Brusquement j’eus l’impression d’avoir affaire au KGB. Silences, défiance, procédures, froideur, mirent rapidement fin à notre collaboration. Plus tard JMA retourna à la politique, se présenta dans une circonscription imperdable et perdit néanmoins face à la candidate de la CAQ. Je n’ai pas pleuré. Il est l’exemple de ce qu’il ne fallait pas faire.

Oui, mon cher PSPP, il vous faudra innover, tout en retrouvant vos racines. Toutes les époques, même le temps de Duplessis, ont apporté du positif. Vous avez toute légitimité à séparer le bon grain de l’ivraie, la seconde ne contamine pas le premier dont vous avez tout le droit de vous revendiquer. Il vous faudra surtout mettre le « paquet » sur la formation. J’imagine que les 15-25 ans québécois sont les mêmes que ceux que nous portons en Europe : déculturés, ignares, égoïstes, pendus à leur trucphone, et, pour les généreux d’entre eux, chair à canon d’ONG aux desseins obscurs. Vous aurez à leur apporter la culture historique et la fierté civique que l’école n’aura pu, ni quelquefois voulu, leur apporter. Vous aurez à en faire une génération de cadres politiques solides et déterminés. C’est là, et nulle part ailleurs, que se prépare l’avenir.

Je suis séparé de vous par l’océan, et par le faible débit d’information que je reçois. De fait, je me suis souvent trompé. J’ai été cueilli à froid par l’échec de Pauline Marois ; je pensais qu’après avoir échappé à l’attentat dont elle fut victime juste après son arrivée au pouvoir, elle avait la garantie d’y rester de longues années. J’ai beaucoup espéré en Pierre-Karl Péladeau ; il a préféré partir, sur la pointe des pieds, inexplicablement pour moi. J’attendais de Jean-François Lisée le meilleur, celui qui, par exemple, fit pendant de longs mois sur son blog l’éloge circonstancié de l’Économie Sociale (avant, semble-t-il, d’en avoir oublié jusqu’au nom) ; je n’en ai eu, nous n’en avons eu, que le général menant ses troupes à une déroute humiliante. J’espère ne pas me tromper une nouvelle fois et ne pas vous porter la poisse. Bon succès à vous, cher PSPP !

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.