Novembre, mois triste par tradition, est celui des morts, de la chute des feuilles et de l’économie sociale et solidaire. Mais là n’est pas le sujet… Aujourd’hui, parlons « émancipation » : une prétention de l’ESS que partage l’école républicaine, au risque de la dérision.

Actualités de l’économie sociale

Novembre est, par tradition, un mois triste. Il commence par la fête des Morts, voit tomber les dernières feuilles et s’installer bourrasques et frimas.

Pourtant, c’est novembre qui a été choisi pour être le « mois de l’ESS », le mois où celle-ci s’efforce de multiplier les événements susceptibles d’augmenter sa visibilité. Cette initiative a été prise il y a treize ans maintenant ; après quelques succès d’estime, la formule a rencontré de moins en moins d’écho. L’organisation se fait au niveau régional ; dans les « petites » régions qui ont été absorbées par de plus grandes lors de la dernière réforme, l’effet de proximité s’est largement estompé, entraînant un désintérêt croissant du public.

En cette année 2020, novembre commence encore plus mal que d’habitude, avec le début d’une nouvelle période de confinement et la recrudescence des attentats terroristes. Les réunions devront toutes être annulées, et ce ne sont pas quelques vidéo-conférences en ligne qui sauveront la mise. Ne serait-il pas dès lors plus sage d’enterrer définitivement ce mois qui n’attire plus personne ? On voit mal par quel miracle il pourrait renaître et briller de mille feux en 2021.

Mais allez savoir ! L’Économie Sociale a coutume de conserver longtemps les habitudes prises, voire de se complaire dans ses archaïsmes. Le plus souvent, ce tropisme est à déplorer. Il en est cependant un que j’aimerais voir revenir et refleurir, c’est sa mission d’émancipation.

Oui, j’aime bien ce vieux mot, à la fois modeste et ambitieux, qui sonne tellement mieux que les invocations modernes à la résilience, à l’inclusion ou au vivre-ensemble. C’est le pendant nécessaire de la solidarité, c’est la vieille image qui exprime qu’enseigner l’art de la pêche vaut mieux que de donner du poisson. C’est l’intersection féconde de l’individuel et du collectif, qui permet à chacun de gagner en connaissances, en capacités d’autonomie, à travers l’entraide et la participation à l’œuvre commune. C’était l’un des maîtres-mots de la coopérative, qui l’est resté et qui s’est étendu à toute l’Économie Sociale, c’est, par la pratique comme par le sens, un maître-mot de ce qu’il faut mettre en avant, non seulement préserver mais arborer et proclamer.

Je m’explique. Jadis, émanciper l’ouvrier, c’était le sortir de l’illettrisme, de l’alcoolisme, de la misère matérielle et morale. On pouvait le faire par l’exemplarité, par la charité, par les prémisses de ce qui allait devenir l’État Providence. Certains, souvent des prêtres, en tous cas de véritables entrepreneurs sociaux, comprirent que ce n’était pas suffisant et qu’il fallait agir par l’entreprise, car rien n’égale le caractère formateur et exigeant de l’acte de fabriquer un produit ou un service de qualité en tenant correctement ses comptes.

Aujourd’hui, les maux dont souffrent nombre de nos contemporains ne sont plus de même nature, mais ils sont nombreux, pesants et tout aussi aliénants que ceux qui accablaient l’ouvrier de 1880, et ils nécessitent, sans doute bien plus que d’allocations supplémentaires ou d’une médicalisation toujours croissante, une nouvelle émancipation qui les sorte de l’impasse où les ont enfermés les excès délétères de l’individualisme, de l’hédonisme et du consumérisme.

J’ai été frappé, ces dernières semaines, par la pauvreté des arguments utilisés pour mobiliser l’opinion en faveur de l’école, de la laïcité et des « valeurs de la République » que personne ne sait définir. L’école, justement, dont d’aucuns aimeraient qu’elle se contentât d’apprendre à lire, à écrire et à compter, mais qu’elle le fasse vraiment au lieu de conduire à l’âge adulte des masses de nouveaux incultes, cette école, j’ai entendu plusieurs de ses responsables affirmer que son rôle était d’abord et avant tout de fabriquer des citoyens libres. Quelle dérision ! Vouloir charger ainsi la barque de l’institution enseignante, qui fait eau de toute part, en lui assignant une mission aussi abstraite que hors de sa portée, ne peut être le fait que d’esprits atrophiés qui n’ont jamais rien fabriqué de leurs mains, jamais eu de clients à satisfaire ni de comptes à équilibrer. Que l’école s’attache à éduquer, mais qu’elle laisse à d’autres ce qu’elle n’est pas conçue pour faire ; et il n’est pas meilleur endroit pour l’émancipation des citoyens que l’entreprise d’Économie Sociale, école de la solidarité par l’action, où tous auront à gagner, à regagner, ceux que l’enseignement aura ratés ou négligés comme ceux que la vie moderne aura vidés de leur âme.

Philippe KAMINSKI

.
Lire les dernières chroniques de Philippe Kaminski
Des ressources pour construire le lien social ?
LET’S GROW
“Affaire CGT vs Smart” : lois de la jungle et innovations sociales
Ginette, fais-nous revenir Attila !
.



* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.