Noël chez les Noël

Noël chez les Noël
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À quelques jours de Noël, je vous offre (la lecture, pas les droits d’auteur) ma courte pièce Noël chez les Noël. Une comédie noire qui fout les boules et qui sent le sapin. Noyez Joël !

Arrêt Buffet

Marie Noël : La mère
Joseph Noël : Le père
Jésus Noël : Le fils aîné
Madeleine Noël : Femme de Jésus. Belle-fille de Marie et Joseph. Belle-sœur de Christophe.
Christophe Noël : Fils cadet

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24 décembre. Repas de réveillon chez les Noël. Cadeaux au pied du sapin. Marie, Joseph, Jésus et Christophe sont attablés. Par le côté droit, Madeleine revient parmi eux.

Marie – Alors ?

Madeleine, elle jette un coup d’œil vers la droite Ils sont un peu énervés. Ils n’arrivent pas à dormir. (Elle s’assoit.)

Christophe – Ils attendent les cadeaux !

Joseph – À minuit, comme tout le monde, à minuit !

Jésus – Au douzième coup de l’horloge.

Joseph – Exactement ! Faut respecter les traditions !

Marie – Faut finir le poulet ! Il reste une cuisse ! (Silence.) Allez, qui se sacrifie ? Jésus ?

Jésus – Christophe !

Christophe – Papa !

Joseph – Madeleine !

Madeleine – Vous, belle-maman !

Marie – C’est toujours pareil ! Il reste un morceau et personne n’en veut ! Je vais tout de même pas le donner au chien ?

Christophe – Et pourquoi pas ? C’est Noël !

Joseph – Un sacré limier.

Jésus – Il n’a pas son pareil pour lever les bécasses.

Madeleine, regard appuyé vers son mari – Il me fait penser à quelqu’un.

Marie – Il aura les os et c’est déjà bien beau.

Joseph – C’est vrai.

Marie, elle se lèveBon allez, qui c’est qui finit ?

Silence.

Jésus – Moi, depuis tout petit, j’ai toujours préféré le blanc.

Joseph – Moi, c’est l’aile, y a moins de viande mais c’est plus délicat.

Madeleine – J’ai déjà pris la première, tout à l’heure.

Marie – Et alors ?

Madeleine – Ça me gêne.

Marie – Christophe ?

Christophe – Non merci.

Silence. La mère, debout.

Jésus – Ça se passe bien à la fac ?

Christophe – Ça va, et toi le boulot ?

Jésus – Oui, oui, ça va.

Joseph – Et vous, Madeleine, le salon de coiffure ?

Madeleine – Oh ! Vous savez ! Là, c’est les fêtes, on a du travail par-dessus la tête !

Marie – Il est pas bon, mon poulet ?

Christophe – Excellent !

Jésus – Comme d’habitude !

Madeleine – Vous avez mis des petits suisses dedans ?

Silence.

Joseph – C’est vrai qu’il est bon.

Silence.

Jésus – Qu’est-ce qu’il y a après ?

Marie – Du brochet, c’est ton père qui l’a pêché.

Madeleine – Félicitations !

Joseph – Il était tellement gros, il a fallu l’assommer à coups de rames !

Madeleine – Non !

Joseph – Il arrêtait pas de gigoter, la barque bougeait dans tous les sens et moi je sais pas nager ! Heureusement, j’étais avec le cousin Gilbert !

Jésus – Il est pas mort ?

Joseph – À coups de rames !

Jésus – Gilbert, il est pas mort ?

Joseph – Mais non ! Qu’est-ce que tu racontes ?

Jésus – Maman m’a dit qu’il était mort.

Christophe – À moi aussi.

Silence. Ils regardent Marie, toujours debout.

Marie – C’est le voisin Gilbert qui est mort, pas votre cousin, le voisin ! Mais quand je dis quelque chose, vous m’écoutez pas, vous m’écoutez jamais, vous faites oui, oui et vous vous en foutez ! Au téléphone, c’est pire, vous faites hum, hum… Hum ! Hum ! Comme si j’étais le chat dans la gorge dont il fallait se débarrasser !

Madeleine – Mais on n’a pas le droit de pêcher, l’hiver ?

Joseph – C’était à l’automne, on a mis le brochet au congélateur.

Madeleine – Vous l’avez vidé ?

Marie – Maintenant, vous allez m’écouter, tous ! Nous n’attaquerons pas la suite du repas tant que cette cuisse de poulet n’aura pas été mangée !

Jésus – On va être privé de dessert.

Marie – Je ne plaisante pas !

Christophe – Papa, (il désigne la bouteille vide), tu vas nous chercher la petite sœur ?

Marie – Personne ne bouge !

Silence.

Madeleine – Et si… J’ai peut-être une idée… Et si on éteignait la lumière, comme ça, on verrait pas.

Christophe – Ça, ça marche quand tout le monde veut becqueter la dernière part, apparemment, c’est pas le cas.

Jésus – Oui mais… Nous pourrions apporter une variante à ce jeu…

Christophe – Je t’écoute.

Silence.

Marie, elle s’assoitNous t’écoutons.

Jésus – Et si une fois dans l’obscurité, nous nous saisissons de la cuisse de poulet pour la déposer dans l’assiette du voisin ou de quelqu’un d’autre à cette table… Une fois la lumière rétablie, la personne qui aura la cuisse de poulet dans son assiette sera ainsi dans l’obligation de la manger, la cuisse de poulet.

Christophe – Pas mal.

Jésus – Chérie ?

Madeleine – Très bien !

Jésus regarde son père.

Joseph – Parfait.

Jésus – Maman ?

Marie – Moi, à partir du moment où cette cuisse de canard va être mangée, c’est tout ce que je demande !

Christophe – Cuisse de poulet.

Marie – Qu’est-ce que j’ai dit ?

Madeleine – Cuisse de canard.

Joseph – Ah, si c’avait été une cuisse de canard…

Jésus – Vaut mieux éloigner les verres et la bouteille.

Marie – Tu as raison !

Jésus et sa mère déplacent les verres et la bouteille au bout de la table. Christophe, fourchette à la main, se lève pour aller vers l’interrupteur.

Christophe – On y va ?

Jésus et sa mère s’assoient. Chacun prend sa fourchette.

Jésus – Non, ça va pas ! Le temps que tu reviennes dans le noir, on aura tous piqué dans la cuisse et y a de fortes chances pour que tu la retrouves dans ton assiette.

Madeleine – C’est pas juste.

Joseph – Non.

Marie – Je vais prendre le bougeoir !

Joseph – Voilà une bonne idée !

Madeleine – Bravo belle-maman !

Marie se lève, va chercher le bougeoir.

Jésus – Et toi, papa, la retraite, c’est pas trop dur ?

Joseph – Ça va… Et les enfants à l’école ?

Madeleine – Ça va bien.

Joseph – Tant mieux.

Marie revient avec le bougeoir et une boîte d’allumettes. Elle allume la bougie. Christophe éteint la lumière et retourne s’asseoir.

Jésus – À qui l’honneur ?

Joseph – À la maîtresse de maison.

Tout le monde applaudit. Marie souffle sur la bougie. Pas un mot mais des bruits suivis par un profond silence.

Marie – On peut rallumer ?

Joseph et Christophe, ensembleAllez !

Madeleine – Oui, oui !

Frottement de l’allumette contre le grattoir. Bougie allumée. Jésus, les bras le long du corps, tête en arrière, la fourchette plantée en plein milieu du front.

Madeleine – Mon Dieu !

Marie – Mon fils !

Joseph – Qui a fait ça ?

Christophe – C’est pas moi !

Joseph – Et la cuisse de poulet qu’est toujours là !

Madeleine – En plein milieu du plat !

Marie – Pourtant, il me semblait que j’avais piqué dedans.

Christophe – Moi aussi.

Silence pesant.

Marie – Je vais mettre un bout de pomme de terre dessus, comme ça, on verra bien…

Christophe – Si elle bouge.

Sans faiblir, sans frémir, Marie, le geste sûr, pose un bout de pomme de terre sur la cuisse de poulet.

Joseph – Il me semblait que tout à l’heure, le pilon était tourné vers Jésus, maintenant, il est tourné vers moi.

Marie – On va en avoir le cœur net !

Elle souffle sur la bougie. Du bruit, toujours du bruit, rien que du bruit et puis le silence. Lourd, très lourd. Frottement de l’allumette contre le grattoir. Bougie allumée. Christophe, les bras le long du corps, tête droite, la fourchette plantée au sommet du crâne. Madeleine, les bras le long du corps, la tête penchée côté droit, la fourchette fichée dans la carotide.

Marie – Mon fils !

Joseph – Notre fils !

Marie – Mes enfants !

Joseph – À nous !

Marie – À moi !

Joseph – Et Madeleine…

Marie – La pauvre… (Elle se lève d’un bond, examine le plat.) La pomme de terre est toujours là, sur la cuisse qu’est toujours là, en plein milieu du plat ! Et pourtant, j’ai pas rêvé, j’ai bien planté ma fourchette dedans, dans la… Montre-moi ta main !

La main gauche de Joseph est sous la table.

Joseph – Pourquoi ?

Marie – Joseph ! Donne-moi ta main ! (La main de Joseph est en sang.) Tricheur ! Sale tricheur ! Comment j’y ai pas pensé de suite ? Comment j’ai pu oublier ces soirées belote du vendredi soir avec Annie et Pierrot, c’est pour ça qu’on s’est fâché avec eux, un si gentil couple. Belote, rebelote et dix de der, tricheur !

Joseph – Bon, bon, on va pas en faire un plat. Éteins la bougie et tu verras.

Marie – Je verrai quoi ?

Joseph – Que je peux jouer sans tricher.

Marie – C’est vrai, tu me le jures, mon amour ?

Joseph – Oui Marie, ma douce.

Marie – Mon cœur, ça me ferait tellement plaisir.

Joseph – Mon poussin…

Elle souffle sur la bougie. Brusquement, l’horloge sonne. Les douze coups de minuit. Provenant du côté droit, un rai de lumière fait son apparition. Il progresse lentement à travers la pièce. Joseph et Marie sont tournés l’un vers l’autre, immobiles, visages crispés, les yeux dans les yeux. Une fourchette en plein cœur.

Côté droit

La voix d’un petit garçon – On peut venir ?

La voix d’une petite fille – Papa, maman ?

La voix du petit garçon – Papy, mamie ?

La voix de la petite fille – On peut venir ?

La voix du petit garçon – Le Père Noël est passé ?

Au douzième coup de minuit, Joseph et Marie s’écroulent, la tête dans l’assiette.

Philippe TOUZET

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Auteur de théâtre, scénariste de fictions radio, président des Écrivains associés du théâtre (E.A.T) de 2014 à 2019, Philippe Touzet tient une chronique bimensuelle dans Profession Spectacle depuis janvier 2021, intitulée : « Arrêt Buffet ».



 

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