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Public/Privé – La défense bien médiocre des Centres Dramatiques Nationaux !

Public/Privé – La défense bien médiocre des Centres Dramatiques Nationaux !
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Le 14 juillet 2017, en Avignon, les Centres dramatiques nationaux (CDN) ont vécu une attaque inédite menée par leur propre tutelle ministérielle ! Après 70 ans de légitimité sans faille, ce moment de désamour mérite que l’on s’y arrête. Dans une première chronique, publiée le 6 septembre dernier et intitulée : « Public/Privé – Quand le ministère de la culture trahit sa mission fondatrice pour un euro », j’ai rappelé que la tutelle ne s’était pas rendue compte de la portée de sa critique.

Dans cette deuxième chronique, je suis bien obligé de constater que les CDN n’ont pas fait mieux, notamment dans la lettre qu’ils ont, aussitôt, adressée au président de la République pour défendre tant leur mission que leur dignité. Je  ne souhaite pas les dénigrer, ni les accuser d’être d’un autre âge (je serai le plus mal placé pour cela, étant né avec eux !). Je voudrais seulement faire observer que la défense des CDN, par eux-mêmes, est fondée sur des arguments bien peu pertinents.

Urgence d’un argumentaire qui sorte de l’arbitraire

Certes, la valeur des arguments n’a pas beaucoup d’intérêt sur le plan pratique puisque l’avenir des CDN dépend, surtout, du poids social de leurs défenseurs et du rapport de force médiatique qu’ils peuvent mobiliser, avec son lot d’articles dithyrambiques dans Le Monde, Libération, Télérama ou d’émissions amicales sur France Inter… Mais ce type de défense peut se retourner, du jour au lendemain, en critiques acerbes.

Je préfère croire, en matière de théâtre comme ailleurs, que nous sommes dans un État de droit et qu’une bonne défense des CDN doit se fonder sur des arguments d’intérêt général, inscrits dans des règles républicaines communes. C’est préférable à l’arbitraire humeur de ceux qui détiennent un pouvoir d’influence sur la valeur publique attribuée aux « créations théâtrales » comme aux « actions culturelles » des CDN et autres institutions artistiques.

L’urgence de cet argumentaire est d’autant plus vive que les CDN perçoivent, globalement, dix fois plus de subventions de l’État que des institutions équivalentes se consacrant aux musiques actuelles,  les Scènes de musiques actuelles (SMAC), qui sont pourtant trois fois plus nombreuses ! Il doit bien y avoir des raisons, autres que la simple pesanteur de l’histoire, qui légitiment de tels écarts… Mais sont-elles aussi bonnes que les CDN le croient ?

Vertu civilisatrice de la décentralisation théâtrale par les CDN

L’argument traditionnel justifie le soutien financier aux CDN par la nécessité de faire place à la « création théâtrale ». Sans l’acte créateur, le monde s’englue dans le divertissement aussi conformiste que désuet. En des termes plus politiques, la création théâtrale est le chemin vers une république éclairée par les œuvres de l’art et de l’esprit. Ainsi, se défend l’idée de « missions de création théâtrale d’intérêt général » – réservées curieusement aux seuls CDN, selon le projet annuel de performances du programme « création » du ministère de la culture, quand les SMAC sont réduites à n’être que « des salles de production et de diffusion », bien que labellisées.

L’État en est tellement persuadé que, depuis 1959, le président de la  République et le Premier ministre confient à leur ministère de la culture la mission d’intérêt général de favoriser l’accès du plus grand nombre aux « œuvres capitales de l’humanité ». L’invention des CDN a répondu à cette exigence civilisatrice. L’enjeu fut d’amener la création théâtrale dans les provinces où l’absence d’œuvres de l’art et de l’esprit ne donnait aucune chance d’émancipation à quiconque. Jeanne Laurent le disait encore, dans une interview pour Les Lettres françaises, en novembre 1969 : « La province et la banlieue parisienne n’offraient aucune possibilité de création ». Il fallait donc répondre à cette « obligation morale de remédier au dénuement de la province ». « Dénuement de la province », « obligation morale »La décentralisation théâtrale s’impose au nom de la vertu civilisatrice de l’art théâtral !

Le médiocre argument de la création théâtrale

Toutefois, cet argument devient vite magique puisqu’il omet la question préalable : comment sait-on qu’une pièce de théâtre mérite d’être qualifiée de « création » ?

Et, dans la foulée, comment sait-on qu’une « création théâtrale » produit les effets salvateurs souhaités sur tous ses spectateurs ?

Sans aller jusqu’à citer Marcel Mauss et son Manuel d’ethnographie (1926), il suffit d’écouter une fois dans sa vie Le masque et la plume ou de lire les critiques de spectacles pour se rendre compte que les uns trouveront « géniale » telle « création théâtrale » quand d’autres n’y verront aucune qualité. L’œuvre n’est œuvre que pour ceux qui la défendent. La séparation entre l’objet « création théâtrale » et l’objet « spectacle ordinaire de divertissement » relève de la subjectivité des donneurs de sens ! Et, pour avoir présidé des comités d’experts « théâtre », je peux confirmer que l’unanimité des avis est rare, même entre connaisseurs. Chacun ayant sa façon d’attribuer ou de nier la valeur d’un spectacle, les cimetières de la décentralisation théâtrale sont pleins de « créations » oubliées, même par la « critique rongeuse des souris » !

Je regrette presque la conclusion de ce raisonnement impitoyable : la catégorie « création théâtrale », pour désigner des objets scéniques d’intérêt général qui apporteraient au peuple démuni de province les bienfaits du progrès humain, relève seulement de l’arbitraire. Or, un choix public arbitraire est rarement pérenne, même pour le ministère de la culture dont on souligne parfois, telle Maryvonne de Saint-Pulgent dans Culture et communication : les missions d’un grand ministère, qu’il repose sur un mécénat public doublé « d’académies invisibles », héritage des anciennes monarchies éclairées !

L’illusion des effets sur le spectateur

L’effet salvateur des créations théâtrales sur les spectateurs, même sur « les publics les plus fidèles », n’a par ailleurs rien de garanti. Il relève plutôt des grands mystères de la subjectivité. Inutile de développer ici la référence impérative à Georges Steiner qui, dans Le château de Barbe Bleue, analyse comment des êtres de noble culture ont pu être acteurs de la Shoah.

Il paraît ainsi fort délicat d’affirmer que le contact, la fréquentation, l’appropriation, la diffusion, la médiation d’une œuvre aura des conséquences « épanouissantes » ou « émancipatrices » sur toutes les personnes qui s’y frotteront. Les effets bénéfiques de la création théâtrale n’ont rien d’universels ; ils n’ont de valeur que relative aux personnes autant qu’aux circonstances de la rencontre avec le spectacle. Relativité et arbitraire, là encore !

Affirmer péremptoirement qu’il faut fonder une politique d’intérêt général sur ces aléas des relations aux œuvres ne peut convaincre que la communauté des… convaincus ! Une communauté certes bien placée dans la hiérarchie sociale, mais dont le pouvoir n’a guère de fondement dans une démocratie.

Argumenter autrement

Tout ceci n’a rien de nouveau. Le problème est que les défenseurs des CDN font « comme si » la catégorie « création théâtrale » avait une valeur publique « objective », alors qu’elle vit au royaume des subjectivités.

Je suis persuadé que les directeurs et directrices de CDN ne s’offusqueront pas de cette conclusion. Ils ont déjà compris que l’argument de la « création salvatrice » avait perdu de son pouvoir de conviction. Dans leur lettre au président de la République, ils n’associent plus le théâtre public à la grande mission civilisatrice chère à Malraux, au cœur de laquelle la création artistique était résistance aux méfaits de la « machine qui multiplie le rêve », au point que « jamais le monde n’a connu une pareille puissance d’imaginaire, jamais le monde n’a vu ce déluge d’ imbécillité ». Ils savent bien que madame Nyssen ne parlera pas comme ça.

En revanche, la lettre propose d’autres réponses pour justifier autant d’argent public. Mais elles sont loin d’être à la hauteur du défi. Les signataires évoquent encore des mots « magiques », mais qui n’ont pas de place dans l’argumentaire de l’État de droit. Il ne suffit pas de dire que les CDN « défont les places » et qu’ils présentent « ce qui du monde est invisible, offensé et pourtant désirable », pour que l’État de droit se mette au garde à vous ! J’ai cependant repéré deux arguments plus pragmatiques qui, malheureusement, manquent la cible.

La fausse bonne idée des prototypes…

Dans cette fameuse lettre au président de la République, les CDN et les 128 signataires ont tenu à plaider la valeur « objective » de la création théâtrale en demandant à être reconnus comme des producteurs de « prototypes ».

L’idée est séduisante, au sens où les créateurs inventent, cherchent dans tous les coins et recoins de l’imaginaire et de la vie ; « ils cherchent l’invention de nouveaux liens, de nouveaux usages et de nouveaux communs, en puisant dans l’énergie de l’innovation artistique ». Il est même écrit que les créateurs de théâtre « offrent une alternative à l’immédiateté et convoquent les temps plus longs de la recherche ». On entend bien qu’ils échappent, ainsi, à « l’exaltation du rendement », grâce à leur activité de production théâtrale.

Sauf que l’argument est le pire qui soit ! C’est un peu comme si les CDN achetaient des pelles pour creuser leur propre tombe.

… qui fait de la création artistique un produit d’avant vente !

En effet, les rédacteurs de la lettre au président auraient dû savoir que l’argument avait déjà été utilisé par le professeur David Throsby lors des négociations à l’Unesco pour défendre la Convention 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Pourquoi les États doivent-ils subventionner des activités de création artistique alors qu’elles ne sont pas rentables, faute de demandes solvables suffisantes ? Parce que ce sont des « prototypes » inventifs, dont les « créations » apportent des idées inédites aux « créatifs », lesquels savent les adapter et les inscrire dans les processus d’innovation des industries culturelles. CQFD.

Le professeur Thorsby ne cache rien de cet argument qu’il est triste de voir les CDN reprendre à leur compte : « Pour qu’il y ait durabilité dans le développement de l’ensemble des industries culturelles, il faut favoriser le développement de l’activité artistique principale qui constitue un des fondements essentiels sur lequel reposent toutes les autres. On peut renforcer cet argument en définissant les industries culturelles comme une série de « cercles concentriques » construits autour des principaux éléments de la production artistique et culturelle première. Ce modèle établit qu’il faut un environnement sain et prospère aux créateurs et aux organisations culturelles pour favoriser les opérations les plus commerciales du secteur de la culture. »

Cette explication justifie l’existence d’activités de « prototype », pour laquelle le créateur n’a aucun souci de rentabilité. Mais cette tranquillité bienheureuse est tragique. Elle nous dit que la création artistique n’a aucune valeur d’intérêt général en soi pour l’humanité ! Elle n’a de valeur d’intérêt général que par les conséquences objectives sur la croissance et l’emploi, via les créatifs et les industrieux innovants.

Fin de « l’obligation morale » de Jeanne Laurent ! Fin des « œuvres capitales pour l’humanité » d’André Malraux ! La création artistique n’est plus qu’un produit d’avant vente. L’argument tombe vraiment mal : en estimant que les « établissements de la décentralisation culturelle peuvent être demain ces prototypes », les rédacteurs de la lettre se contentent de nicher dans le berceau du système marchand.

L’inutile idée de l’utilité sociale des CDN

Un deuxième argument relève de la même réduction des ambitions. J’ai lu le message du directeur de la Comédie de Valence, affirmant que son théâtre est efficace dans ses relations avec les habitants ; là encore, l’aide publique serait justifiée par l’efficacité objective du CDN. Le directeur donne donc des chiffres : « sept spectacles et plus de 100 représentations dans une soixantaine de lieux », « 120 correspondants locaux », « 250 partenaires »

Si l’on peut dire que le CDN n’est pas enfermé dans ses murs, il est néanmoins bien difficile de croire que de tels chiffres vont sauver la mise. Ironiquement, on pourrait ajouter qu’un seul concert des Stones fait plus de spectateurs et de correspondants ; mieux, il apporte 3,5 % par billet au budget du CNV ! Un concert des Stones n’a évidemment pas la valeur d’une création théâtrale, mais c’est bien cela qui est indémontrable auprès de ceux qui n’y croient pas.

Le directeur du CDN ajoute que « la présence de la Comédie itinérante crée un lien indispensable dans un habitat dispersé, sur la base d’un théâtre d’art et non pas d’une œuvre sociale ». Mais vanter les bons résultats « objectifs » du CDN au sein de la société rurale est bien maladroit, quand on songe aux centaines de structures d’éducation populaire qui en font autant et qui pourraient voir une forme de mépris dans l’évocation de ces « œuvres sociales » si inférieures aux « œuvres de l’art théâtral » !

Il n’est décidément pas très malin de justifier l’aide publique aux CDN par l’impact objectif d’une création théâtrale sauvant le peuple de sa médiocrité. Il serait plus juste de défendre le théâtre comme mise en subjectivité du monde des humains. Ce serait d’autant mieux qu’il s’agit de relations entre des mondes sensibles qu’il serait trop inhumain de vouloir travestir en outils de l’ingénieur culturel !  Dans la lettre des CDN au président, si l’on sent bien que les signataires sont tentés de plaider cette part d’humanité de leur activité, ils ne le font qu’en énonçant leurs convictions propres ! Mais celles-ci ne peuvent suffire pour imposer leur loi ! Elles sont « hélas » trop narcissiques pour faire douter la tutelle qui répond, comme en écho, « hélas », en forme d’adieu.

Revenir à l’essentiel : la liberté artistique comme droit fondamental

Il est pourtant possible de relever le gant, en passant des convictions privées aux exigences universelles qu’un État de droit démocratique doit impérativement au progrès humain. Pour cela, il faut inscrire cette longue histoire des CDN dans le cadre politique de l’universalité des droits humains fondamentaux et, en l’occurrence, des droits culturels des personnes. Manque de chance, la lettre au président ne s’y réfère pas. Cette absence est d’autant plus curieuse que les CDN y auraient trouvé de quoi assurer une défense incontestable de leur liberté d’expression artistique. Dommage.

Par conséquent, comme les CDN ne l’ont pas fait, il va falloir le faire à leur place ! Ce sera pour ma prochaine chronique.

Doc Kasimir BISOU

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Doc Kasimir Bisou, c’est le pseudonyme officiel de Jean-Michel Lucas, personnalité connue pour sa défense acharnée des droits culturels. Docteur d’État ès sciences économiques, Jean-Michel Lucas allie dans son parcours enseignement – comme maître de conférences à l’Université Rennes 2 – et pratique : il fut notamment conseiller au cabinet du ministre de la culture, Jack Lang, et directeur régional des affaires culturelles.



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